05.12.2009

51) Tony Miceli : The Master's Voice

http://www.tonymiceli.com/


Tonymiceli.jpg

(Voir la bio de Tony sous "documents dans la colonne de gauche. La traduction est en cours)

Tony Miceli est un personnage que j'admire énormément. Affilié à son vibesworkshop depuis plus d'un an, je lis ses textes (il en tape des tonnes, il tchatte jour et nuit avec des dizaines de personnes  à la fois (je me demande quand il trouve le temps de dormir) je travaille ses "lessons" (certaines sont des oeuvres d'art) et je profite de ses conseils. Mais il ne faut pas oublier que ce grand pédagogue au rayonnement international est aussi un brillant artiste. Le voici à l'oeuvre, hier soir (samedi 28 nov 2009) dans un club de philadelphie : Chris' Jazz Cafe. Il nous rappelle en quelques minutes d'un solo étourdissant sur If I Should Lose You que le jazz n'est vraiment du jazz que quand il swingue. Et là, mon Tony, il swingue autant que les All-Blacks (dans un autre domaine) le faisaient le même soir. Quel gaillard !

Ce jazz-là, ce n'est pas du jazz pour les blaireaux, c'est le jazz "bon comme là-bas" qu'on peut entendre dans les clubs des grandes villes Américaines.



If I Should Lose You

Tony Miceli (vibraphone) Tom Lawton (piano) Bob Collogan (b) Dan Monaghan (dms)

 

Extrait du même gig :

Bemsha Swing


 

Commentaire de Tony :

Check out Pianist Tom Lawton's solo. Tom is a true genius like Gary.

Tom transcribes and memorizes solos by playing along with them on the dashboard of his car on the way to gigs.

He can do tricks like play a tune and play each hand in a different key, take solos and everything with each hand in a different key. He can hear anything and play it back and transpose things like Bartok excerpts on the spot and put them in solos.

But he can barely tie his shoes and I've seen him struggling with his synth because it won't work. And I'm watching to see how long it takes for him to realize it's not plugged in.... I had to tell him.

So he's a character and a GREAT person. And a rare musician to have around Philly.

Faites bien attention au solo de Tom Lawton, le pianiste. Tom est un vrai génie, comme Gary. En se rendant à ses concerts, Tom transcrit et mémorise des solos en pianotant sur le tableau de bord de sa voiture. Il peut faire des trucs comme de prendre un thème et de le jouer chaque main dans une tonalité différente. Il peut improviser dans deux tonalités  à la fois. Tout ce qu'il entend, il est capable de le rejouer instantanément et de transposer des trucs comme des passages de Bartok sur le vif, pour les intégrer à  ses solos.

A côté de çà, il est à peine capable de lacer ses godasses. Je l'ai vu se bagarrer avec son synthé qui refusait de marcher. Et pendant ce temps-là je compte combien de temps il va lui falloir pour s'apercevoir qu'il n'est pas branché. Je finis par le lui dire.

Oui, c'est un vrai personnage, et un type SUPER. Et un musicien précieux de la scène de Philly.

 

Tony Miceli vibraphoniste du Elio Villafranca Quintet : Live at the Jazz Standard (Philadelphie)



 

BIOGRAPHIE DE TONY MICELI

Né d'un père  banquier et d'une mère officier de police, Tony est l'aîné de trois frères et sœurs. Pour échapper  à la chaude ambiance qui règne à l'étage, il trouve refuge au sous-sol, où il écoute tous les disques de rock  qui lui tombent sous la main : Hendrix, Led Zeppelin, Genesis... Il achète son premier disque : The Guess Who. Guitare à 8 ans batterie à 9, piano à 14. Un prof de percussion l'éveille à la musique classique.

Pas question de jazz avant l'entrée à l'Université. En 1982, Tony obtient un Bachelor's Degree de percussion au « Arts College » de Philadelphie (nous dirions « un prix de conservatoire ». Mais aux USA, la musique s'enseigne à l'Université. ndt)

Ce diplôme en poche, Tony se perfectionne dans l'art de l'improvisation en prenant des cours auprès de musiciens établis sur la scène de Philadelphie. Il apprend sans relâche, et le sous-sol devient son domaine de prédilection. C'est là qu'il pratique son instrument, qu'il transcrit, qu'il répète, et qu'il écoute de la musique. Milt Jackson est son vibraphoniste préféré : « je crois que tous les vibraphonistes feraient bien d'étudier ses solos. Il avait un sens musical exceptionnel, une oreille hors du commun. N'importe quel morceau, dans n'importe quel ton, sur n'importe quel rythme, il les connaissait tous. »

Dans les années 80, Tony tourne en Allemagne, en Belgique, en Angleterre, avec le groupe Mallet Madness. Plus près de chez lui, il se produit comme leader ou comme sideman dans d'innombrables clubs et salles de concerts : Verizon Hall, Zanzibar Blue, World Jazz Cafe ; Ortlieb's jazzhaus, Chris' Jazz Café, the Painted Bride, le Philadelphia Museum of Art. En janvier 2006, Tony Miceli apparaît en soliste dans Mozart Reloaded, un projet monté à l'occasion du 250ème anniversaire de la naissance de Mozart. Il compte aussi 20 ans  de participation aux festivals de jazz populaires de la région de Philadelphie: le Mellon Jazz Festival, les festivals de Reading, Harrisburg, Cape Bay, Berle County etc.

On peut l'entendre sur plusieurs Cds, dont Looking East avec le Philly Five, On a Sweet Note (Gerald Veasley and the Mingus Electric Project), Band Shapes avec le pianiste français Olivier Hutman.  3 nouveaux CDs : l'un avec Jimmy Bruno, guitariste du prestigieux label Concord Jazz, un autre avec Adam Unsworth, cor anglais du Philadelphia orchestra, ainsi qu'un album en hommage à Luther Vandross.

Tony Miceli s'est produit en concert avec des solistes comme Dave Liebman (saxophone), Ken Peplowski (clarinette), John Magnarelli (trompette) et beaucoup d'autres. Il fait partie du Philorch Jazz Ensemble, réunissant des membres du Philadelphia Orchestra.

Tony dirige des master class au Curtis Institute of Music, de renommée mondiale, et donne aussi des cours particuliers. Il enseigne à la University of the Arts et à Rowan University, et sert comme consultant de diverses organisations culturelles.

Pendant 10 ans, au début de sa carrière, il a été artiste itinérant pour les Arts Councils (équivalents de nos D.R.A.C.) de Pennsylvanie, du Delaware et du New Jersey.

Il a aussi enseigné la musique dans plus de 400 écoles et maisons de quartiers, ainsi que dans les prisons et centres de détention de l'état de Pennsylvanie : Graterford Prison, Muncy State Prison, Laysville Youth detention center. Dans les années 1990, il a présenté au Mellon Jazz festival un orchestre composé de détenus de la prison de Graterford.

Depuis 2007, il anime son Vibesworkhop.com, le rendez-vous des vibraphonistes du monde.



 

06.10.2009

49) Swing derrière les barreaux

Suite des anecdotes de Tony Miceli :

Récemment, j'ai mis en ligne quelques histoires d'élèves pas très brillants. Cela m'a évidemment amené à passer en revue certains aspects de ma carrière d'enseignant et de musicien. L'un d'eux concerne mes années passées en prison. J'ai passé environ 8 ans en prison avec mon vibraphone.

Pas comme détenu ; comme professeur de musique et comme musicien. J'ai reçu une bourse pour aller travailler et donner des concerts dans les prisons.  Il se trouve que je me produisais chaque année au Mellon Jazz Festival, à Philadelphie, et une fois, mon concert a eu lieu à la prison de Graterford, un des centres de redressement pénitentiaire de l'état de Pennsylvanie. Toutes les stations de radio, toutes les chaînes de télévision, tous les journaux étaient là. Je savais que ça allait faire du bruit dans Landerneau.

J'ai bossé dans plusieurs prisons pour femmes, pour hommes, et dans des prisons pour mineurs. Ce qui m'a étonné,  dans ces « centres de redressement pénitentiaires pour la jeunesse », ainsi qu'on les appelle, c'est d'y rencontrer quelques jeunes incroyablement intelligents. Un assez grand nombre, en fait.

Pour moi, la prison est un endroit où règne un chaos invraisemblable, toujours sur le point de se déchaîner, et que le système s'efforce de garder sous contrôle. C'est complètement dingue, là-dedans, et vous ne pouvez jamais savoir ce qui va éclater tout près de vous dans la seconde qui suit. Pour moi, ça s'est toujours à peu près bien passé, mais on nous montrait toujours un endroit où courir nous réfugier et nous enfermer à clé, au cas où ça tournerait au vinaigre.

Une des choses qui m'ont poussé à  abandonner, c'est de voir les mêmes gars être libérés, et toujours revenir dans le système. En d'autres termes, sortir pour mieux replonger. Ca, c'est le truc qui m'a vraiment fichu en l'air, qui m'a fait péter les plombs. Jusqu'à ne plus pouvoir retourner en prison pour y travailler et pour y jouer de la musique.

Aussi, il m'était particulièrement pénible d'apprendre ce que certains de mes élèves avaient fait. Le genre de crimes qu'ils avaient commis. Dans une des ces prisons, je suis devenu pote avec un détenu. Un saxophoniste. Je l'avais vraiment  à la bonne. Et puis j'ai découvert qu'il avait dévalisé une vieille dame avant de la violer. La vieille dame était morte. Beurk. Ce n'est pas le moment de dire que la première impression est toujours la bonne. J'ai eu bien du mal à rester son ami après ça, mais j'ai essayé.

L'autre truc, c'est qu'il y a des types en tôle qui sont vraiment innocents. C'est drôle, parce que de temps en temps un maton venait me dire : « pauvre mec, il ne devrait pas être ici, et tout le monde le sait. » D'un autre côté, il paraît que tous ceux qui sont en prison sont innocents ; c'est du moins ce qu'ils disent.

Il y en avait un qui s'appelait Eddie, et qui, de l'avis général, était en tôle pour un meurtre qu'il n'avait pas commis. Avec quelques autres personnes, j'ai participé à un mouvement visant  à le faire libérer. J'ai convaincu un juge de mes amis de prêter son concours. Ce juge a examiné les preuves, et a déclaré qu'à son avis le type était innocent. Peu après, le vrai coupable a avoué sur son lit de mort, et malgré ça, ils n'ont toujours pas voulu le libérer. Il a fallu attendre plusieurs années. Bon, finalement il est sorti, et peu de temps après il s'est fait piquer à faire les poches des clients dans les vestiaires des restaurants de la ville. Essayez d'y comprendre quelque chose.

Une des choses que j'ai apprises au cours d'un stage de formation, c'est à articuler le mot « NON ! ». En prison, c'est un mot que vous devez utiliser, sous peine de vous trouver harcelé par les détenus. Ils sont au bout du rouleau, et ils vous demandent de leur rapporter des trucs de l'extérieur, ou de faire sortir des messages. Il y a vraiment tout un tas de sales types  dans les prisons. Elles ressemblent un peu à des refuges pour sociopathes !

Il y aussi des gens qui peuvent vous émouvoir. Avec ma première femme, qui était actrice, nous avons bossé dans une prison et sommes devenus amis avec un jeune homme de 18 ans. Il avait battu sa mère à mort avec une batte de base-ball ! Mais c'était 15 ans après l'affaire, et il était incroyablement gentil et doux. Depuis, il a été libéré, et la dernière fois que je l'ai vu, il se débrouillait très bien.

Je me souviens d'un orchestre que j'avais formé dans une prison, où tous les musiciens étaient soit des rescapés du couloir de la mort, soit des condamnés  à la prison à vie pour meurtre. Cela voulait dire que chacun des musiciens avait tué quelqu'un sauf moi, ou plus précisément : chacun des membres de cet orchestre avait été déclaré coupable de meurtre, sauf moi.

Si vous vous rappelez l'histoire de la communauté MOVE à Phildalphie  (http://www.icl-fi.org/english/wv/918/move.html), et l'encerclement par la police, la fusillade et le bombardement qui a conduit à la destruction de tout un quartier de la ville, vous savez que ça a été un épisode complètement dingue de l'histoire de Philadelphie. J'ai travaillé dans une prison pour femmes où certaines des filles de MOVE faisaient leur temps. Cétaient des nanas incroyables, qui bossaient du matin au soir dans la prison, sans jamais faire de pause. J'en suis tombé par terre, de les voir se démener. A mes yeux, ce n'étaient pas les monstres qu'on avait dépeints aux infos. Je n'ai pas réussi  à savoir si c'était de l'info ou de l'intox.

Un autre moment incroyable, ce fut quand une bande de motards a fait irruption dans ma salle. C'étaient des malabars, complètement fêlés, et dangereux. Ils m'ont forcé à leur jouer du Hendrix sur mon synthé. Et pas question de refuser. Je n'avais pas envie, mais il n'y avait pas de gardiens dans les parages, et comment dire non ? Le lendemain, un des membres de la bande est revenu. C'était une montagne humaine, avec un air mauvais et le corps couvert de tatouages de prison (les tatouages bleus). Il avait des attelles aux jambes, séquelles de blessures reçues  dans des bagarres. Mais il avait apporté un violon. Nous avons fait le bœuf pendant près d'une heure. Je n'arrivais pas  à y croire. J'ai appris par la suite qu'il avait attaché  un type à un arbre,  et qu'il l'avait battu à mort.

Je n'ai pas rencontré de talents exceptionnels, en prison, mais c'était étonnant de voir des gens essayer de faire de la musique dans un environnement comme celui-là. S'il y une chose que j'ai apprise en prison, c'est qu'il y a un peu de tout dans chacun d'entre nous. J'ai connu des assassins qui étaient des types incroyablement gentils. Des Hell's Angels qui pouvaient se montrer angéliques aussi bien que des gardiens qui étaient de vrais faux-culs, dans un système pénitentiaire qui pédalait dans la choucroute.

Le système pénitentiaire est l'un des plus gros employeurs de Pennsylvanie. Au bout du compte, un prisonnier était une espèce de bétail. Personne ne désirait sincèrement le voir s'améliorer. C'était une industrie qui, d'une certaine façon, désirait le voir revenir après sa libération. Le directeur d'une prison de sécurité minimale (une simple ligne jaune pour marquer les limites) m'a dit qu'il voulait faire élever une clôture. Une clôture signifiait davantage de prisonniers, donc davantage de gardiens, et donc un plus gros salaire pour sa pomme.

Pendant  un certain laps de temps, de mon point de vue, ce fut une expérience intéressante. J'en ai appris beaucoup sur la vie. J'ai compris que pour la plupart, nous avons fait des trucs dans notre vie de tous les jours, qui dans des circonstances différentes auraient pu nous conduire tout droit au placard. Beaucoup d'entre nous, j'imagine, ont pris le volant après avoir bu (au moins une petite fois ?), et même en faible quantité. J'ai rencontré des tas de femmes qui avaient eu un accident, et tué le conducteur de la voiture qui venait en face. Ça, c'est un homicide involontaire, et le tarif, c'est 5 ans de prison. J'ai de la chance, parce que j'ai fait des trucs dans ma vie qui auraient pu facilement me valoir la tôle. Quand j'ai compris ça, j'ai vu s'estomper la ligne qui sépare les prisonniers des gens ordinaires. J'ai compris que ce qui nous différencie de ceux qui sont derrière les barreaux, c'est qu'eux se sont fait prendre, et  payent l'addition. Beaucoup d'entre nous autres, qui sommes du bon côté, sont heureux de ne s'être pas fait piquer, et ont fini par piger comment ça marche. C'est mon cas.

Tony MICELI, octobre 2009

Traduction Papamutt Carhaix.