10.06.2008

29) Digression

François Thébaud, ça y est, le nom me revient. C’était un journaliste sportif, rédacteur en chef du Miroir du Football dans les années 70, je crois. Le vibraphoniste Claude Guilhot (cf note 4, paragraphe XI) en parlait tout le temps. Il vantait la qualité de ses articles, et partageait ses vues sur le « beau jeu », celui du onze de Hongrie dans les années 1954-56, ou de l'équipe du Brésil de la coupe du monde 1958, là où brillaient Pelé, Garrincha, Vava, divins précurseurs de Ronaldinho et de Ronaldo. Le futebol considéré comme l’un des beaux arts, le foot-champagne, libre et inspiré, à l’opposé du « jeu anglais » de l’époque (passage par les ailes, centre, et boum !) aussi prévisible que du Glenn Miller. François Thébaud comparait le futebol et la samba. Il en parlait comme d’une musique. Ses articles, je ne les connais que par ouï-dire, je ne les ai jamais lus, je ne sais pas même où les trouver : si quelqu’un les a, peut-il les faire suivre ?

 Football et samba… Football et jazz ?

 

RONALDINHO : portrait de l'artiste dans sa jeunesse

Barcelone-Manchester United. Demi finale de la Champions’ League. Au match aller, déjà ; troisième minute : main de Gabriel Milito dans la surface, pénalty ! Christiano Ronaldo, le meilleur soliste des « Red Devils » (ainsi nommés en référence discrète aux Blue Devils de Walter Page), tire à  côté. Le public barcelonais exulte, les Anglais encaissent sans broncher ce couac inattendu. Aussitôt, le all-stars barcelonais se lance dans un chase de quatre-vingt-dix minutes. Quatre saxes devant, trois trompettes en deuxième ligne, trois trombones derrière, et Valdès assure la rythmique à lui tout seul. Gardien des buts comme le batteur est le gardien du tempo, c’est l’homme-araignée : il fait le piano de la main droite, la guitare de la main gauche, la batterie du pied droit, la contrebasse du pied gauche. Il met en place, il organise, il relance. Cette configuration classique en 4-3-4, c’est à peu près la même que chez Basie. A Manchester, on a opté pour un 4-4-1, avec un seul trombone en couverture. Le commentateur vante le « jeu aux pieds » du goal Edwin Van der Sar, une espèce de Big Sid Catlett, avec son mètre quatre-vingt-dix sept. Pour le jeu aux pieds, Big Sid n’était pas mal non plus. On joue sur un tempo d’enfer. Les chorus des deux ténors du Barça, Lionel Messi et Samuel Eto’o, n’ont rien à envier à ceux de Lester Young et de Herschel Evans, en leur temps. La partition du match s’écrit sous les yeux du public massé en bordure de la scène. Messi réussit un trait virtuose : amorti de la poitrine, tout en tournant sur lui-même, contrôle dans la foulée (on voit le ballon rouler le long de la jambe), changement de pied en pleine course suivi d’une passe millimétrée en direction d’Iniesta. Les applaudissements fusent, irrépressibles, pareils à ceux qui saluent la pirouette de Clifford dans Jordu, ou tel passage de son « I Can’t Get Started ». Un « aaaahh ! » d’extase monte des tribunes, comme seule la fille d’Ipanema en fait naître…

Je ne voudrais pas verser dans la sociobiologie ou le comportementalisme, je n’y connais rien, mais comme tout un chacun j’ai lu des choses là-dessus. Le rugby, par exemple, c’est une lutte pour la conquête d’un territoire : symboliquement, c’est une guerre. Le football, selon Desmond Morris (The Soccer Tribe, 1981) serait une survivance de la chasse des premiers âges. Les onze joueurs figurent les chasseurs sélectionnés par la tribu pour partir en forêt (en concurrence avec les onze chasseurs de la tribu adverse) et rapporter le gibier qui assurera la survie du groupe. Les arrières sont les rabatteurs. Leurs efforts visent à mettre la ligne d’avants, et particulièrement le numéro 9, le « striker », en situation de porter le coup fatal. Le ballon figure l’arme (la lance, la flèche, la simple pierre). Le but marqué signifie la bête transpercée. Dans ce rituel, le public est la population du village, qui se peint le visage aux couleurs du clan, arbore ses signes, entonne ses hymnes, porte en triomphe ses héros s’ils rapportent le gibier, mais se retourne aussi contre eux s’ils reviennent bredouille. Ce parallèle est sans doute pertinent.

Le jazz, par bien des aspects, est aussi une manière de chasse. Le terme de « chase » n’est-il pas employé pour décrire le duel en forme de course-poursuite que se livrent deux solistes (le plus souvent, deux saxophonistes ténors) : ainsi les « chases » entre Dexter Gordon et Wardell Gray (cf leur thème : « The Chase »), entre Johnny Griffin et Lockjaw Davis, Al Cohn et Zoot Sims, Sonny Stitt et Gene Ammons et chez nous (qui s’en souvient ?) Dominique Chanson et Gérard Badini. Dans l’improvisation de jazz on « chasse » bien quelque chose qui se trouve loin devant et qui se refuse, on progresse à travers un hallier d’harmonies (chord « progressions ») vers le gibier de la note bleue, de la phrase idéale. Le quintette hard-bop du type Miles Davis Quintet ou Jazz Messengers, peut se voir comme une petite équipe de chasseurs où la rythmique représente les rabatteurs, où le trompettiste (l’avant-centre?) plante les flèches, et où le sax ténor (l’ailier?), en bon sideman, soutient l'action.

 

JOHNNY GRIFFIN ET RONNIE SCOTT: Blues Up And Down

Mais recentrons-nous.

Une seule espèce de jazz, dans la variété existante, admet de se laisser mettre en parallèle avec le football : c’est le jazz débridé qui se joue dans les jam-sessions (Jazz At The Philharmonic, Jazz at Massey Hall, mais pas Birth of The Cool ou l’O.N.J.) Le foot et le jazz sont bien des « jam-sessions ». Dans un cas on "met ensemble" (jam) vingt-deux joueurs, on leur donne un ballon, et au coup de sifflet, on voit ce que ça donne. Dans l’autre on réunit un nombre indéterminé de joueurs, ils prennent un thème simple (I Got Rhythm, Sweet Georgia Brown, le blues…), et on les laisse faire. Dans ce type de situation simple, sans l’intervention d’un entraîneur donneur de consignes ou d’un arrangeur qui réduit la part de l’improvisation, le jeu spontané et imaginatif, le « beau jeu » à la Rémoise cher à François Thébaud, peut se développer librement. Le jazz est un jeu, ce qui n’est pas vrai de la musique écrite, et le musicien de jazz comme le footballeur, est essentiellement un « player » (« Jazz is a player’s art. » Milt Jackson). Parker et Gillespie jouent avec la musique comme Ronaldinho et Messi jouent avec le ballon. Tout en se marrant, ils leur font faire des choses qui n’étaient pas prévues dans les livres, qui étaient jugées infaisables, et ils le font de telle manière que des tas de gens en sont instantanément éblouis et partagent un instant magique. Les applaudissements qui récompensent telle belle phase de jeu, tel geste parfait (la reprise de volée de Gomis contre l’Equateur), ou tel moment privilégié (le chorus de Lester Young après celui de Parker sur After You’ve Gone) sont de même nature. Ce sont des applaudissements libérateurs : ils libèrent la tension accumulée au cours des secondes précédentes. Ce ne sont pas les applaudissements polis et convenus du  spectacle bourgeois.

 L’improvisation-jazz et l’improvisation-foot offrent la liberté, individuelle et collective à la fois,  dans le cadre de règles simples, mais strictes, et connues des joueurs comme du public : ne pas jouer à la main /garder le tempo ; respecter la règle du hors-jeu / rester « dans les harmonies » ; ne pas cracher sur l’arbitre / observer un minimum de savoir-vivre et d’organisation. Le cadre du jeu est matérialisé par les lignes blanches qui dessinent comme une « grille » de jazz. L’intro s’écrit dans l’embut de gauche, la coda dans l’embut de droite ; la ligne médiane marque le pont ou la division en deux fois seize mesures, comme dans Days Of Wine And Roses. Le foot, tout en étant improvisé, est  aussi carré que les 32 mesures de I Got Rhythm. Le match de foot-ball, comme la jam-session, n’est pas passionnant à jet continu. Il y a des longueurs, des temps morts, parfois ça se traîne, et de grands joueurs se mettent à jouer comme des débutants... Mais dans la forme, les similitudes sont nombreuses.  Le ballon roule et rebondit, fuse, flotte, s’emballe, et s’envole, selon un schéma tension-détente qu’on retrouve dans un solo de Clifford Brown ou de Dexter Gordon. Dans le parcours du ballon rond, il y a un dessein, une vision vers l’avant, et toutes les qualités dramatiques et psychologiques qu’on retrouve dans un bon solo de jazz  classique: le suspense, l’optimisme, la pugnacité. Le succès populaire du foot est allé croissant, tandis que le jazz a cessé d’être une musique pour les masses, car des formes nouvelles (les musiques dites « actuelles ») l’ont supplanté. Cependant, le potentiel d’émerveillement propre à la « jam-session » est toujours là. Bien entendu, je veux parler de la jam-session qui réunit des musiciens de haut niveau, pas du « bœuf sympa » entre amateurs, qui est tout autre chose.

 Le foot est un art de la rue. Au Brésil, en Afrique, dans nos banlieues, les Zidane de demain jouent pieds-nus dans la poussière : là comme dans le jazz, les grands talents se repèrent tôt. Dans une interview (Down Beat, 1981) Phil Woods regrette le temps où le jazz, aux USA, était lui aussi une musique de la rue. On commençait tout gosse, dans son quartier, dans la fanfare de l’école (ou comme Louis Armstrong, de la maison de redressement) ou l’orchestre de la high-school. On absorbait le répertoire populaire, les chansons à la mode que nous appelons aujourd’hui les « standards », et on devenait très vite (il fallait tout de même avoir seize ans) musicien professionnel en intégrant un orchestre de danse. Dans le foot comme dans la musique populaire, le passage de la rue au professionnalisme se faisait naturellement. Ensuite, on ne vous demandait qu’une chose : marquer des buts, d’une part, et de l’autre, swinguer et faire le succès. Ça a marché comme ça, en gros, jusqu’à la fin des années cinquante. Dès le début des années soixante, c’était déjà râpé. Le jazz avait cessé d’être un langage musical à l’usage de tous.

Aujourd’hui, le foot est devenu business, avec des  équipes cotées en bourse. Il faut gagner, préserver l’avantage, faire non pas tant le succès que le résultat. Dès lors, c’est l’entraîneur qui fait le jeu, et au nom de la « tactique », la défensive prend le pas sur l’offensive. Si l’on voit encore de grandes équipes, de grands joueurs et de grands matchs, le jeu est trop souvent celui qu’on a pu voir hier après-midi dans ce désolant France-Roumanie. Dans le jazz, il en va de même. Passé l’épisode du free, qu’on se prendrait presque à regretter, tout est rentré dans le rang. Le « concept jazz » d’aujourd’hui est sans doute estimable, il est parfait, il n’y a pas une note qui dépasse, mais pardonnez-moi, qu’est-ce qu’on s’emmerde à écouter ça ! Le jazz n’est pas fait pour être parfait. Il lui faut du risque, un petit grain de folie…Ecoutez Bud Powell : il grogne, il « accroche », il ne fait pas tout ce qu’il aurait fait s’il avait gardé ses méninges en bon état, mais à la limite, il intrigue plus qu’Oscar Peterson. Les 4/4 d’Elvin Jones ne font pas toujours le compte, mais pourtant, qu’est ce qu’il dégage ! Rendez nous Roland Kirk ! Coupé du public populaire, devenu l’affaire des seuls musiciens d’école, le jazz que j’entends partout aujourd’hui mérite ces commentaires de Frank Leboeuf, notés au cours du  France-Roumanie d’hier :

« Au niveau de la défensive, rien à dire. C’est au niveau de la création. Il faudrait aller un peu plus vite, jouer un peu plus la folie… »

« Il faudrait plus de rythme, plus de mouvement… »

« Si on ne prend pas de risques, on ne marque pas de buts… »

 

Il faut réinventer la jam-session.