08.05.2009
47) Lionel Hampton, par Gary Burton
Combien de fois ne m'a t-on pas dit : « vous êtes presque aussi bon que Lionel Hampton !» Et quand quelqu'un me regarde d'un air éberlué et me demande : « qu'est-ce que c'est qu'un vibraphone ? », je réponds simplement : « l'instrument dont joue Lionel Hampton ». Lionel Hampton est considéré, avec raison, comme le musicien qui a popularisé le vibraphone. Il a adopté cet instrument tout de suite après son invention, et a été le premier à s'en servir dans un enregistrement, en 1930, avant de connaître une renommée nationale avec le quartette de Benny Goodman, cinq ans plus tard. Je considère que j'ai eu beaucoup de chance de rencontrer les quatre membres du quartette Goodman (Goodman, Hampton, Teddy Wilson et Gene Krupa). J'ai même joué pendant près d'un mois en alternance avec le grand orchestre de Krupa quand j'étais chez Stan Getz. Mais curieusement, des quatre, Hampton a été le seul avec lequel je sois arrivé à jouer effectivement.

Lionel Leo Hampton est né à Louisville, dans le Kentucky, en 1908. Hamp fut élevé par sa mère (son père est mort à la guerre 14-18, ce qui nous rappelle que tout ceci se passait il y a très longtemps) et a vécu une partie de son enfance à Kenosha, dans le Wisconsin, avant de déménager pour Chicago, avec sa famille, pendant l'adolescence. Hampton a reçu une éducation catholique, et a donc commencé à jouer de la batterie à l'académie du Saint Rosaire, près de Chicago. Il y a également étudié le xylophone. Hamp m'a raconté qu'il était très reconnaissant envers les sœurs de cette école, qui par leurs méthodes très strictes l'ont obligé à apprendre. A la fin des années 20, Hampton est parti à Los Angeles pour se lancer dans une carrière professionnelle, principalement comme batteur. C'est durant cette période qu'il commencé à pratiquer cet instrument tout nouveau, le vibraphone. Quand Louis Armstrong vint à Los Angeles, il se fit accompagner par l'orchestre de Les Hite, avec Hampton à la batterie, et a il raconté qu'il « remarqua que Hamp jouait d'un instrument étrange semblable à des cloches, placé près de la batterie, et il swinguait là-dessus à tout casser. » Armstrong organisa une séance d'enregistrement pendant son séjour à Los Angeles, et demanda à Hampton de jouer deux morceaux au vibraphone : Memories of You, la composition du pianiste Eubie Blake, et Shine. Ce furent les deux premiers enregistrements à faire entendre un vibraphone.
Louis Armstrong Band + Lionel Hampton Memories of You (L.A. 1931)
Louis Armstrong Band + Lionel Hampton Shine (L.A. 1931)
(Savez-vous que cinq vibraphonistes célèbres sont originaires du Middle-West : Red Norvo (Illinois), Lionel Hampton (Kentucky), Milt Jackson (Michigan), Dave Samuels (Illinois) et moi (Indiana) ?)
L'énergie débridée, signe distinctif de la performance d'Hampton quand il était sur scène, se prolongeait hors de scène dans une cadence de travail prodigieuse, qu'il a soutenue durant toute sa carrière. Même avant de rejoindre Benny Goodman, Hamp avait connu un certain nombre d'orchestres sur la côte ouest, il avait beaucoup enregistré, et semblait bien parti pour réaliser une belle carrière. Les cinq années passées chez Goodman, cependant, lui donnèrent une renommée nationale presque du jour au lendemain. L'orchestre Goodman créa de nombreux précédents, et Hampton a participé à chacun d'entre eux. Ce fut le premier orchestre à mêler ostensiblement musiciens noirs et musiciens blancs. Ce fut le premier orchestre de jazz à jouer à Carnegie Hall, lors d'un concert mémorable en 1938. Ce qui importait, ce n'était pas tellement que le concert eût lieu à Carnegie Hall, mais qu'il eût lieu dans une salle de concert, tout bonnement. Jusqu'à cette époque, le jazz se jouait dans les night-clubs ou les salles de danse, ou en direct à la radio. Il était considéré comme de la musique à danser, de préférence sur fond d'alcool, si bien que l'idée de jouer du jazz pour un public respectueux, assis dans des fauteuils d'orchestre, était très révolutionnaire. L'idée qu'eut Goodman, de présenter une petite formation issue des rangs de son grand orchestre était également novatrice, à une époque où les grands orchestres dominaient le monde du jazz.
Après cinq ans passés chez Goodman, Hampton se trouvait dans la position idéale pour devenir chef d'orchestre à son tour. En réalité, il avait continué à enregistrer sous son nom, tout en étant employé chez Goodman. Dans une conversation que j'ai eue avec lui, au milieu des années 70, Hampton s'est plaint de ce que le public continuât à parler de l'orchestre Goodman comme s'il y avait passé plusieurs décennies, au lieu de simplement cinq ans. Hamp était soucieux de voir reconnaître sa propre importance en tant que leader. Mais quand je mettrai en lumière certains moments privilégiés de sa longue carrière, on verra qu'il a lui aussi beaucoup apporté.
Le cheval de Bataille : Flying Home, 1957
Si Hampton est connu pour avoir composé un grand nombre des morceaux qu'il a enregistrés, quatre d'entre eux resteront associés à sa carrière, dont deux écrits par lui. Il avait, pour ainsi dire, deux thèmes fétiches : Flying Home, qu'il a d'abord joué avec Benny Goodman, mais ensuite conservé comme morceau de bravoure, et une jolie ballade de sa composition, Midnight Sun. Curieusement, dans son autobiographie, Hampton prétend que Midnight Sun a constitué le début du rock and roll. Je me demande où diable il est allé pêcher cette idée ! Je pense qu'il a confondu avec Flying Home, qui passe souvent pour avoir été le premier exemple de Rhythm and Blues. Deux autres morceaux ont figuré au programme de ses concerts pendant des années : Stardust, qu'il jouait avec une grande sensibilité, et Be-Bob-A-Re-Ba, une espèce de riff un peu idiot, comportant une partie chantée par Hampton accompagné par tout l'orchestre. Il a enregistré ces morceaux de nombreuses fois. J'ai compté trente-huit enregistrements de Midnight Sun par Hampton, actuellement téléchargeables sur Amazon.com.

Lionel Hampton, Stardust, 1944

Lionel Hampton, Stardust, live à la salle Pleyel, 9 mars 1971
Sur scène, Hampton était de la dynamite, atteignant parfois un état proche de la transe. Dans ses concerts, en règle générale, il jouait du vibraphone, de la batterie, et même un peu de piano, à deux doigts, façon vibraphone. Il chantait souvent, également. Il essayait toujours d'ajouter des éléments de spectacle à ses concerts. Le trompettiste Herb Pomeroy, qui a tourné avec Hamp pendant une brève période, m'a raconté qu'il essayait toujours de pousser ses gars à faire des trucs extravagants. Un jour, il essaya de soudoyer un des types de son orchestre pour qu'il saute en parachute du balcon d'un théâtre où ils se produisaient, pendant que l'orchestre jouait Flying Home. Il y a une histoire sur l'orchestre d'Hampton partageant la scène avec celui de Louis Armstrong dans une station balnéaire quelconque. Le premier set fut dominé par Armstrong, mais Hamp revint pour le deuxième set, bien décidé à prendre sa revanche. Il ordonna à sa section de cuivres de sauter dans la piscine pendant le morceau final. Du Hampton pur jus. Herb m'a aussi raconté qu'une des choses qu'il disait avoir apprises de Benny Goodman était de « toujours les laisser sur leur faim », voulant dire par là qu'il ne fallait pas jouer trop de bis. Mais bien entendu, Hamp ne savait pas s'arrêter. Il y a des tas d'histoires de producteurs essayant de lui faire quitter la scène pour clore le spectacle. Comme l'a écrit le critique de jazz Gary Gillens : « Hampton ne se laissait pas pousser en coulisses sans résister. »
Lionel Hampton, showman extraordinaire
La première fois que j'ai rencontré Hamp, j'étais un gamin de 13 ans, et j'avais grandi dans le sud de l'Indiana. Je devais être en quatrième. J'avais découvert le jazz l'année précédente, et apprenais à improviser en écoutant des disques. Mon père, toujours le premier à m'encourager, avait lu dans le journal que l'orchestre d'Hampton devait animer un bal à Evansville. Il pensa donc, tout naturellement, que ce serait une bonne idée de faire une heure de voiture dans l'espoir de mettre la main sur Hamp pendant l'après-midi, avant le début du bal. Il n'était pas question d'aller au bal lui-même. Je n'avais pas l'âge, et mes parents ne dansaient pas, pas plus qu'ils ne buvaient, en bons Méthodistes résidents d'une petite ville du Midwest, dans les années cinquante. Par chance, nous avons trouvé une porte qui n'était pas fermée à clef, et nous sommes entrés. L'orchestre était sur la scène, et faisait ses réglages de sono. Mon père est allé se présenter à Hampton, en lui expliquant que je jouais du vibraphone. Hamp fut très aimable, et me demanda de monter et de lui jouer quelque chose. J'ai commencé à jouer un standard, mais après quelques chorus il m'a arrêté, et m'a demandé si je savais jouer le blues en Fa. Je lui ai dit : « bien sûr », et il a prié quelques musiciens de l'orchestre de se joindre à moi. Puis il leur a demandé de rester pour jouer deux ou trois morceaux de plus. Cela semblait l'amuser beaucoup, bien que je reste persuadé que les gars de l'orchestre étaient pressés de se tirer de là pour aller se trouver quelque chose à manger, avant d'aller au taf. Des années plus tard, j'ai demandé à Hampton s'il se rappelait le jour où j'avais fait le bœuf sur son vibra, mais il n'en avait aucun souvenir.
Le fait est qu'Hampton ne se souvenait pas de grand-chose. A l'instar de son mentor, Benny Goodman, Hamp ne s'intéressait pas beaucoup à se qui se passait autour de lui. Il avait inventé une technique pour ne pas avoir à se souvenir du nom des gens. Il appelait tout le monde « Gates ». Musiciens, entrepreneurs de spectacles, inconnus, peu importait, Hamp disait : « Salut, Gates ! ». Un jour, il était en grande conversation avec moi, en pensant tout le temps que j'étais Dave Pike, qu'il avait récemment rencontré en Europe. Je me suis aperçu qu'il croyait parler à Dave, et je lui ai expliqué que le type qu'il avait rencontré en Europe n'était pas moi, mais un autre vibraphoniste. Quand il est devenu plus âgé, je me suis aperçu qu'il lui arrivait d'oublier de quoi il était en train de parler au beau milieu d'une phrase : ça s'en allait, et ça revenait. Encore une fois, ce comportement ressemblait beaucoup à celui de Benny Goodman âgé.
J'ai toujours pensé que cette propension à occulter tout ce qui gravitait autour de lui expliquait Gladys,...qui fut sa femme pendant de nombreuses années avant de disparaître en 1971. Gladys s'occupait des affaires de Hamp, et en réalité, de sa vie tout entière. Elle le menait à la baguette. Comme elle l'a dit un jour : « Hamp gère la musique, je gère le reste. » Elle s'occupait des finances, engageait les musiciens, organisait les tournées, faisait tout ! Gladys tyrannisait tout le monde, y compris Hamp, et elle était réputée pour dépenser tout l'argent à son profit. Par exemple, elle possédait des monceaux de bijoux hors de prix, et une importante collection de manteaux de fourrure, alors que Hamp, lui, percevait une allocation de $25 par semaine ! Gladys voyageait presque toujours avec l'orchestre, accompagnée de sa coiffeuse (payée par Hamp, naturellement). Il lui arrivait de trimballer ses quatre caniches dans le bus de l'orchestre. Herb Pomeroy m'a raconté qu'un jour, à la frontière du Canada, ils avaient dû poireauter dans le bus pendant des heures, le temps qu'on aille quérir un vétérinaire canadien, afin qu'il délivre les certificats pour les chiens.
Cela m'a toujours étonné qu'un showman époustouflant comme Hampton, qui tenait à être la star de chacun de ses spectacles, se soit laissé prendre au piège d'un mariage où il était entièrement assujetti. Mais il affirmait qu'il était éperdument amoureux de Gladys. Et, comme il était fervent catholique, je doute que l'idée du divorce l'ait jamais l'effleuré. Dans son autobiographie, il explique qu'après la mort de Gladys, il allait ouvrir sa garde-robe pour contempler les manteaux de fourrure. Cela lui remontait le moral. C'était comme s'il était toujours près d'elle. C'était sans doute un mariage d'amour, après tout. Lionel et Gladys n'avaient pas d'enfants. Hamp a vécu encore trente ans après la mort de Gladys, mais il ne s'est jamais remarié.
Tout en demeurant ancré dans le style « swing », Hampton a réussi à jouer avec un large éventail de musiciens. Il lui revient le mérite d'avoir été le premier à utiliser un orgue Hammond dans un orchestre de jazz, ainsi qu'une basse électrique. Il engageait souvent des jeunes qui se sont fait un nom par la suite, et sont devenus des musiciens de premier plan. A l'occasion, il collaborait avec d'autres grandes vedettes, qui associaient parfois Hamp à des musiciens inattendus, de l'époque moderne. Chick Corea fut invité chez Hamp pour discuter l'idée de boeuffer sur quelques morceaux lors d'un concert à Cannes. Chick m'a raconté qu'ils se sont escrimés pendant quelque temps, Hamp essayant d'apprendre un thème écrit par Chick, La Fiesta. Hamp avait du mal à jouer un passage de la mélodie. Chick lui a montré un doigté différent, et Hamp était ravi. Si vous regardez bien les vidéos d'Hampton, vous constaterez qu'il utilisait surtout le phrasé alterné, ce qui peut parfois constituer un obstacle. Chick et Hamp ont bel et bien fait ce concert ensemble, et le disque est sorti en 1978.

Chick Corea (p) et Lionel Hampton (vib) Moment's Notice, 1978.
La liste des musiciens qui ont tourné avec Hamp, ou qui ont enregistré avec lui, constitue un véritable Who's Who du jazz. Voici simplement quelques uns des noms que j'ai repérés : Charles Mingus, Quincy Jones, Illinois Jacquet, Johnny Griffin, Chick Corea, Wes Montgomery, Milt Buckner, Dizzy Gillespie, Gene Krupa, Ben Webster, Coleman Hawkins, Nat King Cole, Cat Anderson, Kenny Dorham, Clifford Brown, Art Farmer, Oscar Peterson, Stan Getz, Art Tatum, Buddy Rich, Benny Goodman, Louis Arsmtrong, et plusieurs chanteurs ou chanteuses de premier plan comme Dinah Washington, Joe Williams et Betty Carter. Il s'entendait bien avec Norman Granz qui, durant les années 50, lui a offert de nombreuses occasions d'enregistrer avec Oscar peterson, Stan Getz et d'autres musiciens associés aux concerts « Jazz At The Philharmonic », dont Granz était l'organisateur.
Du moins à mes yeux, l'aspect le plus saugrenu de la vie privée d'Hampton fut son engagement immuable auprès du parti républicain. La plupart des musiciens, étant de tempérament artistique, ont tendance à se tenir entièrement à l'écart de la politique, ou du moins, à adopter des opinions plutôt libérales. Ce ne fut pas le cas d'Hampton. Il prit une part active à la politique républicaine tant au plan national qu'au plan régional, et fut l'ami de gens comme le gouverneur Nelson Rockefeller, Richard Nixon, Ronald Reagan et George H. W. Bush. Un jour de 1973, je regardais à la télévision les retransmissions du procès du Watergate. Certaines dépositions de témoins concernaient une liste de dépenses couvertes par une caisse noire dans laquelle l'administration Nixon puisait pour payer des choses qu'elle désirait cacher au public. Au milieu de cette longue liste de fausses factures et de pots de vin, j'entendis tout à coup : « quinze mille dollars à l'orchestre de Lionel Hampton ». Apparemment, l'orchestre avait joué pour une quelconque réunion électorale, pendant la campagne présidentielle, et on l'avait payé sur les fonds secrets ! Mais malgré les scandales, Hampton resta loyal au Parti Républicain jusqu'à la fin de sa vie.
L'heure de gloire d'Hampton fut la période des années 40 et des années 50. Dans les années 60 et 70, sa popularité déclina au fur et à mesure que le « style swing » tombait en désuétude. Cela ne l'empêcha pas de garder un orchestre en activité jusqu'au milieu des années 90. Non content d'être le découvreur du vibraphone, il a aussi contribué à lancer le Rhythm and Blues en 1942 avec un enregistrement de Flying Home, où le saxophoniste Illinois Jacquet faisait entendre le son de corne de brume qu'on associe avec les débuts du Rock and Roll. A l'instigation du gouverneur de New York, Rockefeller, Hampton investit dans l'immobilier, ce qui aboutit à la construction de plusieurs ensembles de logements à Harlem. Les « Maisons Lionel Hampton » et les « Maisons Gladys Hampton » sont encore en service aujourd'hui.
Ironie du sort, après des années de show-business, qui le firent connaître de tous les citoyens américains, ou presque, qu'ils fussent amateurs de jazz ou non, à l'époque de la mort de Gladys, Hampton était pratiquement fauché. Il travaillait encore régulièrement, mais il ne lui restait à peu près rien une fois les frais payés. Son nouveau manager, Bill Titone, se donna pour but de relancer la carrière d'Hampton, et de rétablir ses finances. Le rythme des tournées convenait parfaitement à Hamp. En vérité, la dernière chose qu'il désirait, après la mort de Gladys, était de rester à tourner en rond dans son appartement de New York, sans rien à faire. Hamp était un grand mangeur, et s'il restait à la maison jour après jour, cela voudrait dire qu'il passerait le plus clair de son temps à bâfrer. Donc, il partait en tournée, avec les musiciens qu'il pouvait trouver. L'époque où il engageait des stars dans son orchestre était révolue. Souvent, c'étaient de jeunes musiciens en début de carrière, ou bien des musiciens plus âgés qui n'avaient plus grand-chose à espérer.
C'est à peu près à cette époque qu'Hampton a acquis sa réputation de mauvais payeur. A ses débuts, tout le monde attribuait les maigres salaires de l'orchestre à la pingrerie de Gladys. Hamp lui-même était mal payé. Mais un jour, les membres de l'orchestre ont décidé de tout déballer en public, et ont même fait grève pendant quelque temps, forçant Hampton à trouver des remplaçants de dernière minute. C'était certainement vexant, pour un artiste aussi légendaire qu'Hampton, de se voir épingler comme fesse-mathieu, mais autant que je sache, rien n'a vraiment changé. Il a pris d'autres musiciens, et il a continué comme avant.
On a maintes fois fait remarquer la longévité des vibraphonistes. Je me rappelle avoir attiré l'attention de l'imprésario Georges Wein sur le fait que tous les principaux vibraphonistes, depuis l'invention de l'instrument, étaient encore en vie. C'était en 1968, et Lionel Hampton, Red Norvo et Milt Jackson devaient rester parmi nous trente ans de plus ! Georges Wein a estimé que c'était intéressant, d'avoir encore tous ces gars-là sous la main, et il a décidé d'inclure un « Vibes Summit » dans la programmation du festival de Newport, cette année-là. Cinq d'entre nous ont participé à cet après-midi mémorable. Par ordre d'âge décroissant : Lionel Hampton, Red Norvo, Milt Jackson, Bobby Hutcherson, et moi-même. Si George m'avait demandé mon avis, j'aurais choisi exactement ceux-là. Il ne me l'a pas demandé, mais il a quand même fait le bon choix. Il était prévu que chacun d'entre nous jouerait deux ou trois morceaux individuellement, et que nous en jouerions un tous ensemble pour le finale. La section rythmique commune devait être le trio de Billy Taylor. Mon orchestre était programmé au festival ce week-end là, si bien que j'ai préféré jouer avec mes propres musiciens : Larry Corryell, Steve Swallow et Roy Haynes. Je me souviens que Billy Taylor n'était pas très content que je choisisse de ne pas jouer avec son trio (ah ! les musiciens et leur ego...mais je crois que j'aurais réagi comme lui.)
Comme l'heure du concert approchait, la pluie semblait imminente, et l'air commença à se rafraîchir. Mais l'atmosphère était encore plus fraîche sur scène. Nous n'étions pas à proprement parler des amis, aucun d'entre nous. Bien sûr, nos chemins s'étaient croisés à l'occasion, mais nous ne nous connaissions pas vraiment. Par exemple, c'était la première fois que je rencontrais Bobby. Milt était de mauvais poil, toujours à cause des propos que j'avais tenus dans une interview pour Down Beat quelques années auparavant, et je remarquai aussi qu'il prenait ombrage des attentions dont Lionel Hampton était l'objet. Red semblait le plus sympa, ce jour là. Pour ma part, j'étais mort de trouille. Ces quatre-là étaient mes héros, et j'étais soucieux d'être à la hauteur.
Malgré le temps menaçant, un public nombreux affluait pour assister au Vibes Summit, tandis que le concert commençait. D'abord, chacun joua son morceau sous le regard des quatre autres, alignés au bord de la scène. Et quel effet ça me faisait, croyez-vous, de savoir que Hamp, Red, Bags et Bobby étaient plantés là, à me regarder jouer ? Brrr ! Aucun d'entre nous n'avait été chargé de diriger les opérations. Tout ce que nous savions, c'est que nous étions censés faire une jam-session, pour terminer. Donc, après la dernière prestation en solo, les machinistes ont aligné les cinq vibraphones en travers de la vaste scène. Au moment où nous nous sommes avancés en direction de nos instruments, il s'est mis à pleuvoir à torrents. Newport, ça a toujours été ça : qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, the show must go on. Mais pendant un moment nous avons hésité, ne sachant trop quoi faire. Nous n'avions même pas décidé quel morceau nous allions jouer. Naturellement, c'est Hamp qui a pris les choses en main. Il s'est lançé dans Hamp's Boogie Woogie, nous a embarqués à sa suite, et il se promenait le long de la rangée de vibraphones en nous désignant, chacun à notre tour, pour nous faire prendre un solo. Ensuite, nous avons joué Flying Home, et puis ensuite nous avons joué quelque chose d'autre etc... Ce fut un finale typique des shows d'Hampton.
Malgré la pluie, le public était toujours là, massé le long de la scène, trempé, criant et tapant des mains dans le tempo. C'était à ne rien y comprendre, mais peut-être pas, après tout. Larry Corryel m'a dit qu'il n'avait jamais rien vu de pareil. Moi non plus, à dire vrai. C'était un truc vraiment inoubliable. Et Hamp, showman jusqu'au bout, avait sauvé l'affaire. Des années après, des gens venaient me trouver pour me dire qu'il avaient assisté à ce concert historique, avec tous ces vibraphones qui rentraient dedans tous ensemble. Musicalement, c'était la folie. Essayez d'imaginer le son de cinq vibraphones s'envoyant en l'air sur Flying Home ! Mais ça n'avait pas grand-chose à voir avec la musique. C'était simplement le fait de nous voir tous les cinq ensemble, avec tous ces vibraphones rangés de gauche à droite de la scène.
Vers la fin de sa vie, la carrière d'Hampton perdit de son intérêt par rapport au monde du jazz, mais il se mit à recevoir toutes sortes d'hommages et de récompenses, dans des proportions que peu de musiciens connaîtront jamais. Par exemple, en France, Hampton fait figure de divinité. Tout comme ils considèrent Jerry Lewis comme un géant du cinéma, les Français vénèrent Hampton comme un géant du jazz. Si vous avez l'occasion de flâner dans les allées du parc des Arènes de Cimiez, à Nice, vous y verrez peut-être la statue en bronze de Lionel Hampton, en grandeur nature, et l'hôtel Hilton de Paris héberge le « Jazz Club Lionel Hampton » depuis plusieurs dizaines d'années. Bien entendu, Hampton a été également honoré dans son propre pays, de maintes façons. J'ai participé à une remise de trophées à New York en 1986, où Hamp a reçu le « prix de l'artiste unique en son genre » attribué par Broadcast Music Inc. Nous avons un peu joué ensemble, à l'occasion de cet événement, et nous avons échangé quelques mots sur l'avenir du vibraphone, entre autres choses. Hamp jouait à deux baguettes, et il était fasciné par les vibraphonistes de la nouvelle école, qui jouent à quatre baguettes. C'est à peu près à cette époque qu'il a commencé à parler de moi comme de son « protégé », et j'avais déjà environ 45 ans ! L'un des plus beaux hommages rendus à Hamp fut la remise du « Kennedy Center Honors » en 1992. C'était un rendez-vous de stars, pas de doute là-dessus. Les autres récipiendaires étaient Paul Newman et Joanne Woodward, Ginger Rogers, et le violoncelliste Mstislav Rostropovitch. Hamp demanda que Milt et moi jouions dans le programme télévisé qui fut réalisé en son honneur. Milt voulait jouer Bag's Groove, mais naturellement les producteurs tenaient à ce que nous jouions des morceaux associés à Hampton, ce qui n'était pas du goût de Milt. Je pense que Milt, sans doute avec raison, considérait que la gloire d'Hampton appartenait au passé, et que c'était lui-même qui aurait dû recevoir les honneurs. Il fit mine de refuser de jouer Flying Home, si bien que c'est moi qui finis par le jouer, accompagné par un grand orchestre. Finalement Milt accepta de jouer Hamp's Boogie Woogie avec la section rythmique. Hamp ne jouait pas, vu que c'était lui qu'on honorait. Cela a dû être pénible pour lui, qui voulait toujours être sur scène, et avoir la vedette. Cependant, il s'est débrouillé pour jouer à la réception qui a suivi. Je ne suis pas resté traîner, mais à ce qu'on m'a raconté, Hamp s'est mis au vibraphone, et fidèle à sa légende, il a joué jusqu'au petit matin sans qu'il soit possible de l'arrêter. Le président Clinton lui a décerné la Médaille des Arts à la Maison Blanche, en 1996. Malheureusement, après avoir été l'un des musiciens les plus adulés de l'histoire du jazz, il a perdu tous ses souvenirs et toutes ses médailles en 1997, dans l'incendie qui a détruit son appartement de New York. Ironie du sort, un incendie du même genre a également détruit tous les biens de Gene Krupa, son ancien compagnon de la période Benny Goodman.
La dernière fois que j'ai vu Hamp, c'était dans un festival de jazz à l'extrême nord du Japon, au milieu des années 90. Il avait déjà subi la première d'une série d'attaques cérébrales (il s'était effondré sur scène à Paris en 1991) mais faisait encore des tournées. Backstage, il me sembla égaré dans un autre monde, et je fus attristé de voir à quel point ses mouvements étaient raides et maladroits. J'ai terminé mon set avec mon groupe, et Bobby Hutcherson, qui se trouvait là lui aussi, est passé après moi avec le sien. Puis vint le tour de Hamp. Je m'inquiétais pour lui en le regardant traverser la scène en traînant les pieds, pour atteindre son vibraphone. Mais après deux morceaux, c'était comme s'il avait vingt ans de moins. Il n'était guère plus capable de jouer de son instrument, ses bras étant grippés par l'arthrose. Il frappait une lame de temps en temps, et pour le reste, agitait ses baguettes de manière désordonnée, en faisant semblant de diriger l'orchestre. Et pourtant le résultat était sidérant. Le public, qui venait déjà de se farcir deux heures de musique, repartit de plus belle avec lui, et à la fin de son set, ils étaient tous debout, se balançant au rythme de la musique, tapant des mains et hurlant.
J'ai quelque peu regretté de voir Hamp continuer à jouer, alors qu'il se trouvait diminué physiquement, mais pour lui, c'est ainsi que ça devait être. Il revivait quand il était sur scène, et je crois qu'à cette époque, quand il n'était pas occupé à jouer, la vie ne valait pas la peine d'être vécue. C'était un véritable survivant. Louis Armstrong, Duke Ellington, Count Basie, Benny Goodman, Tommy Dorsey et les autres, il les avait tous enterrés. Et il est bien certain que sans lui, aucun d'entre nous ne jouerait du vibraphone aujourd'hui. Lionel Hampton est mort en 2002, âgé de 94 ans, doyen de tous les vibraphonistes.
Gary Burton, Avril 2009.
Copyright Tony Miceli, http://vibesworkshop.com
Traduction Papamutt Carhaix.
09:18 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : lionel hampton, gary burton, jazz, musique





Commentaires
Viiite ! La suiiiite !
Ecrit par : jmbellec | 04.05.2009
Eh bien je ne suis pas déçu par la suite ! Bravo à Gary Burton pour cet article et félicitations au traducteur qui rend ctte lecture attrayante. A suivre pour de nouvelles aventures ?...
Ecrit par : jmbellec | 12.05.2009
Merci, Jean-Marie. Il faut dire que quand un texte est bien écrit dans la langue de départ, c'est toujours plus facile pour le traducteur. Pour de "nouvelles aventures", je vais voir. Il y a encore d'autres choses écrites par Gary. Pour le moment, je souffle un peu. Quand je traduis, je ne fais plus de musique !
Ecrit par : Papamutt | 12.05.2009
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