23.04.2009

45) Gary Burton raconte...#2

Je fais la connaissance de Bill Evans

Voici, en exclusivité, l'histoire sensationnelle de mes deux jam-sessions les plus décevantes. Comme vous êtes nombreux à le savoir, j'étais un grand fan de Bill Evans. A tel point que durant mes années d'apprentissage, je sonnais comme lui dans mes solos, je jouais beaucoup des mêmes thèmes que lui, avec les mêmes arrangements, et qu'en gros je  connaissais tous ses disques à l'envers et  à l'endroit.

Je fis la connaissance de Bill peu après mon arrivée à New York en 1962. Par une coïncidence, je me suis retrouvé à loger chez un ami musicien, le temps que je me trouve un appart', et le hasard fit que  cet ami habitait le même immeuble que Bill. Les premières fois que je me suis trouvé face à lui, ça m'a fichu la trouille. Bill traversait l'une de ses périodes d'intense dépendance à l'héroïne, et il ressemblait à un cadavre ambulant, tant il était décharné. Le portier de l'immeuble, voyant que j'étais musicien, me raconta que Bill était tellement en retard dans ses paiements qu'on lui avait coupé l'électricité. Il lui prêtait une lanterne pour lui permettre de s'éclairer dans son appartement. En le voyant dans cet état, j'étais bien trop intimidé pour aller lui parler, bien qu'il m'arrivât de le croiser dans l'ascenseur. Environ un an plus tard, je m'étais lié d'amitié avec Chuck Israels, son contrebassiste, et cela me donna l'occasion de rencontrer Bill pour de vrai. Bill était à la  fois timide et génial. Un soir où je me trouvais chez Chuck, Bill débarqua à l'improviste. Il se mit à feuilleter certaines partitions de musique classique, que Chuck possédait, et bientôt, le voilà occupé à jouer, sur le piano désaccordé, certaines pièces qu'il se souvenait avoir jouées autrefois. L'année suivante, je faisais partie du quartette de Stan Getz, et Stan nous annonça que nous allions enregistrer un album avec Bill. J'étais fou de joie. Bill avait disparu de la scène depuis quelque temps, pour tenter, pour la n-ième fois, de briser sa dépendance à la drogue, et il n'avait pas joué depuis plusieurs mois. Nous avons commencé  à enregistrer quelques thèmes. Il y avait des standards, une de mes compositions, une autre de Bill etc. Mais  à chaque nouvelle prise, Bill soudain décrochait complètement, ne sachant plus  à quel endroit du morceau il en était. On y a passé au moins dix heures, ce jour-là, sans parvenir  à enregistrer la moindre piste utilisable. Par la suite, j'ai reçu une copie brute de mon morceau, que nous avions tant bien que mal joué d'un bout à l'autre, bien que je  ne sache plus ce qu'il est devenu aujourd'hui. Stan décida de laisser tomber, à cause des problèmes de Bill. Il semble que la cure de désintox' lui avait temporairement brouillé la mémoire. Stan a bien fait une séance avec Bill Evans quelques mois plus tard, mais il a pris Ron carter et Elvin Jones, je crois, et je n'étais pas dans le coup, à mon grand regret.

Les années passèrent, sans que faiblisse mon admiration pour la musique de Bill. Ce fut donc une grande joie lorsque George Wein, l'organisateur de festivals, m'appela pour me demander de prendre part à une jam-session au Radio City Music Hall. Je n'avais aucun intérêt à participer à une manifestation qui tiendrait plus ou moins de la fête au village, et George savait que l'idée ne m'emballerait pas. Il me proposa donc de jouer avec le trio de Bill Evans, plutôt qu'avec l'ensemble des autres musiciens. J'ai découvert plus tard qu'il avait entrepris Bill de la même façon. Nous étions tous les deux enthousiastes  à l'idée de jouer ensemble. J'étais depuis longtemps ami avec Eddie Gomez, qui était le contrebassiste de Bill à cette époque (nous avions joué ensemble à mon arrivée  à New-York, dans une affaire qui s'était mal passée ; j'avais dix-neuf ans, Eddie en avait dix-sept). Donc, sans faire la moindre répétition, nous avons choisi deux ou trois thèmes que Bill avait l'habitude de jouer, comme « My Romance » etc. et nous sommes entrés en scène. Je croyais que ça serait du gâteau, de jouer avec des gaillards comme ceux-là (Marty Morell était le batteur du trio). Dès le premier morceau, ça m'a fait tout drôle. Je n'arrivais pas à sentir le tempo. Je pestais contre moi-même, en me disant que je ne devais pas me laisser impressionner par le fait que je jouais avec mon héro. Bon Dieu, trouve le groove, espèce d'idiot ! Au deuxième et au troisième morceau, c'était du pareil au même. Je n'y comprenais rien ! Avant de monter sur scène, Bill et moi parlions d'aller au studio ensemble un de ces jours etc. A la fin de notre court set, il n'en était plus question, je peux vous le dire.

J'ai essayé de comprendre ce qui s'était passé ce soir-là, et je m'en suis voulu d'avoir fichu en l'air une si belle occasion. Et puis, quelques mois plus tard, une chance s'est offerte de me rattraper. Wein m'a à nouveau appelé pour me proposer un concert à Carnegie Hall. Mon groupe partagerait l'affiche  avec le trio de Bill Evans, et en plus, il voulait que je me joigne au trio de Bill pour quelques morceaux. J'ai pensé : super ! Je vais pouvoir effacer la dernière fois ! Mais j'eus un curieux sentiment de déjà vu. Le même phénomène se produisit à nouveau ! Je me sentais complètement embarrassé et maladroit. Après cela, j'ai accepté l'idée que je ne comprendrais jamais ce qui n'avait pas marché, et j'ai décidé d'oublier ça. Quelques années plus tard, dans l'avion qui m'emmenait vers le Japon où j'allais faire un concert avec Eddie Gomez, j'ai repensé à ce soir-là. J'ai demandé à Eddie s'il s'en souvenait. « Ah, ouais, tu veux parler des problèmes de tempo ? » « Oui, comment as-tu deviné ? » Il me répondit : « tous ceux qui ont fait le bœuf avec le trio de Bill Evans ont dit la même chose. » Donc, il n'y avait pas que moi... Je n'ai toujours pas compris pourquoi ça n'a pas fonctionné entre nous, mais j'ai cessé de m'en inquiéter.

Le Modern Jazz Quartet représentait vraiment quelque chose pour moi  à mes débuts dans le jazz, principalement parce que Milt Jackson était alors le vibraphoniste le plus important. J'avais la plupart de leurs disques depuis leurs débuts en 1953, époque où j'ai commencé à m'intéresser au jazz, jusqu'au début des années soixante. Autant j'admirais le jeu de Milt Jackson, que je considère comme le musicien le plus important de l'histoire de l'instrument, pour une raison ou pour une autre, il ne m'est jamais venu l'idée de l'imiter. Et jamais je n'aurais imaginé qu'un jour je me retrouverais à la place de Milt, à jouer avec John Lewis, Percy, et Connie. En fait, je suis  à peu près certain d'être le seul vibraphoniste à avoir vécu  cette expérience. Ce concert  eut lieu à New York en 1964 ou 65. Le MJQ avait fait équipe avec Gunther Schuller, pour mettre sur pied un truc qui s'appelait « Orchestra USA ». C'était un projet ambitieux, visant  à associer des musiciens de jazz à des musiciens classiques. L'orchestre comprenait beaucoup de jazzmen, ainsi que des mecs du classique, et le MJQ était invité comme tête d'affiche. Des compositeurs avaient reçu commande d'oeuvres originales pour l'orchestre accompagné du MJQ, avec Gunther  à la baguette, en vue de donner six concerts dans l'année. Ce concept ne présentait qu'une seule faille : la plupart des solistes du MJQ ne savaient pas lire la musique. Oui, je sais, tous ces trucs classiques qu'ils jouaient, et John Lewis etc. Mais croyez-moi, j'ai découvert le truc de première main. Milt ne lisait pas du tout. John déchiffrait lentement et péniblement, Percy et Connie lisaient un peu, tant que les partitions ne comportaient que des suites d'accords, et encore, pas trop compliqués. Mais bien entendu, ces compositeurs leur balançaient des partitions assez complexes, sans se douter de leur handicap de déchiffrage.

Alors, voilà comme ça s'est passé. La première répétition réunissait l'orchestre et le MJQ. On distribue les partitions, et Milt est le premier à  déclarer forfait. On fait appel à moi pour le remplacer au pied levé (je connaissait un peu Gunther, c'est ce qui m'a valu d'être choisi). A la répétition suivante, c'est John Lewis qui capitule, et Fred Katz qui prend sa place. Bientôt, c'est Percy qui jette l'éponge, et on fait venir un contrebassiste expérimenté (je ne me rappelle plus qui c'était). Dans un des concerts que j'ai faits, le seul rescapé du MJQ était Connie Kay. Yeah, Connie ! Mais dans un des concerts, j'eus mon heure de gloire, en me retrouvant à « être Milt Jackson » avec le MJQ. Les partitions étaient assez faciles, et même si Milt avait tiré sa révérence immédiatement, John, Percy et Connie étaient parvenus à les lire jusqu'au bout. Me voilà donc sur scène, en smoking, accompagné par le MJQ ! Mon morceau en solo, bien entendu, était un blues de douze mesures, et je me suis dit : qu'est-ce qui peut bien m'arriver ? Quand j'ai commencé mon improvisation, j'ai tout de suite remarqué l'accompagnement de John. Il ne jouait que des triades simples, assez espacées. Si j'avais le malheur de jouer quelque chose d'aussi évident qu'une septième majeure, ou une neuvième bémol, ça sonnait comme une fausse note. C'était comme s'ils jouaient de la musique tonale, tandis que je jouais de l'avant-garde. Je n'arrivais même pas à simplifier mes lignes mélodiques afin de trouver quelque chose qui puisse coller. Et la conception du tempo était d'une certaine façon démodée, rien à  voir avec le groove post-bop, très en avant du temps, auquel j'étais habitué. Je suis donc allé au bout de mes quatre chorus sur le blues en ayant l'impression d'être complètement coincé. Une chose était sûre, je n'étais pas Milt Jackson.

Je suis resté pote avec les mecs du MJQ pendant des années, bien que Milt et moi ayons été en froid quelques décennies, avant de nous rabibocher enfin. Ca venait de lui, car c'était lui qui m'en voulait, mais c'est moi qui l'avais cherché. La dernière fois que je l'ai vu, c'était pendant une tournée européenne deux ou trois ans avant sa  mort. Les voyages en avion, à écouter ses histoires : comment il avait commençé à jouer du vibraphone, et pourquoi il ne blairait pas trop John Lewis. Quel personnage fascinant !

Gary Burton, avril 2009

Copyright Tony Miceli http://vibesworkshop.com

Traduction Papamutt Carhaix

 

 

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