15.04.2009
44) Gary Burton raconte...#1
Gary Burton m’a autorisé à traduire ici le bloc-notes de souvenirs qu’il publie sur http://vibesworkshop, dont l’administrateur est Tony Miceli. Tout ce qui provient de ce site est assujetti au copyright.
1950. Evelyn Tucker, premier professeur de Gary Burton, et son groupe d'élèves. Gary est à la gauche de Mlle Tucker.
On s’amusait bien…
Comment j’ai appris à jouer le vol du Bourdon les yeux bandés (et à faire des claquettes)
Voici l’histoire, rarement racontée, de mon premier orchestre.
J’ai commencé par une carrière en solo, en jouant des pièces sans accompagnement au marimba et au vibraphone. Peu après, j’ai décidé de m’adjoindre une pianiste, dans une sorte de préfiguration de mes duos avec Chick Corea, qui adviendraient bien des années plus tard. Ensuite, j’ai ressenti le besoin d’ajouter un contrebassiste, et puis un trombone, une clarinette, une trompette, et une batterie. Ce n’est pas vraiment ce qu’il y a de plus logique, comme choix d’instrument, me direz-vous, mais quand vous n’avez qu’un frère et une sœur, plus vos deux parents, il faut faire avec. Au complet, l’orchestre de la famille Burton jouait de tous les instruments énumérés ci-dessus : ma frangine jouait du piano et du trombone, mon frangin de la basse et de la clarinette, et moi, je faisais : marimba, vibraphone, trompette, piano et batterie. Papa jouait également du piano, et maman jouait deux ou trois morceaux avec nous, à la batterie.
Ai-je dit qu’en plus, je faisais des claquettes ?
Gary Burton à 8 ans. Il utilise déjà sa fameuse "Burton grip" (la baguette extérieure posée sur la baguette intérieure)
C’est ainsi qu’à l’âge de huit ans, j’ai inauguré ce qui devait durer toute ma vie, un régime d’environ cent concerts par an. La musique a évolué au fil des ans, mais les gigs ont gardé à peu près la même cadence. La famille Burton travaillait principalement dans le sud de l’Indiana, dans l’Illinois et le Kentucky, généralement à quelques heures de voiture de notre base de départ, bien qu’une fois nous ayons eu un engagement d’une semaine à Chicago, et un autre à Miami. Nous étions très demandés pour des évènements tels que les arbres de Noël, les réunions du Rotary-Club, les fêtes de patronage, et autres manifestations de salubrité publique.
C’étaient les années 50. Le vaudeville était sur le déclin, mais marchait encore bien, et nous puisions notre inspiration dans la tradition du spectacle à l’ancienne, à base de numéros de music-hall, et de burlesque.

L'orchestre de la famille Burton au début des années 50
Le spectacle commençait toujours par présenter notre côté sérieux. Je jouais deux ou trois pièces classiques au marimba, accompagné par ma sœur au piano. Au fur et à mesure du déroulement du programme, la musique prenait un tour plus populaire. Là, je me mettais au vibraphone, tandis que mon frère et mes parents s’ajoutaient à notre duo. Les numéros fantaisie constituaient notre marque de fabrique. Selon l’époque de l’année, nous présentions au moins un numéro en rapport avec la fête à célébrer. Pour Noël, nous décorions le devant du marimba ou du vibraphone de guirlandes, et je jouais Silent Night dans l’obscurité, en utilisant des baguettes spéciales munies de manches en matière plastique contenant des batteries. Pour Halloween, nous revêtions des costumes de squelettes et faisions un numéro dans le noir complet. Nous utilisions souvent la lumière noire, qui rendait certains objets phosphorescents. L’un de mes numéros mettait en vedette Clifford, ma marionnette phosphorescente. Maman avait confectionné Clifford pour moi, avec une baguette cousue à chacun des petits pieds de la marionnette, qui était suspendue à un porte-harmonica accroché autour de mon cou. Je jouais un arrangement de « Turkey in the Straw » qui permettait à Clifford de montrer tout son talent. Il ressemblait à un ivrogne essayant de danser.
Un soir, à l’occasion d’une panne de courant, j’ai découvert quelque chose. J’ai traversé le salon jusqu’à mon marimba, en me cognant aux meubles, histoire de voir ce que ça ferait de jouer dans le noir. Je me suis aperçu que le morceau que je venais de mettre à mon répertoire, « Le Vol Du Bourdon », était assez facile à jouer sans rien y voir, car étant essentiellement chromatique, il comporte peu de sauts de notes. Bien entendu, il a fallu inclure ça dans le spectacle. Maman m’a fabriqué un bandeau noir, et à chaque gig, je jouais le morceau de Rimsky-Korsakoff à fond les ballons, mon bandeau sur les yeux. J’avais aussi travaillé un morceau au marimba, que je pouvais commencer indifféremment à l’une à de l’autre extrémité de l’instrument, ce qui me permettait de faire le tour du marimba tout en jouant. Je n’ai pas encore trouvé le moyen de montrer ce savoir-faire particulier dans ma carrière adulte.
J’ai commencé à prendre des leçons de claquettes vers l’âge de neuf ans. Vous seriez étonné d’apprendre combien de musiciens de jazz ont fait des claquettes quand ils étaient gamins. Cela m’amena à jouer Bye Bye Blues au marimba tout en dansant, avec des stop-chorus pour faire monter la tension. J’ai laissé tomber les claquettes avant d’entrer en sixième, mais à cette époque là, je tournais dans les villes des environs avec Joe, un vieux professeur de claquettes. J’accompagnais ses élèves au piano pendant les cours de danse. Dans la bonne tradition du vaudeville, ce bon vieux Joe carburait au whiskey, et certaines fois, c’est miracle que j’aie pu rentrer chez moi sain et sauf.
Nous jouions des saynètes comiques que nous trouvions dans des shows télévisés, et nous ajoutions constamment des numéros costumés, dont un pot-pourri hawaïen, avec un paréo d’herbes ceinturant la contrebasse. Le finale était une version tonitruante de When The saints Go Marchin’ In, avec changements d’instruments : je prenais un chorus à la trompette, puis au vibra et à la batterie, ensuite la frangine en faisait un au trombone, et le frangin à la clarinette etc.
Au fur et à mesure que nous entrions dans le monde du spectacle, dans notre région, nous nous apercevions que nous n’étions pas les seuls. Il y avait une gamine qui présentait des numéros de contorsionniste, une Autrichienne qui faisait une exhibition de patins à roulettes sur une plateforme d’un mètre de côté construite par son mari, un type qui suspendait des objets lourds à ses paupières au moyen de crochets, et qui les faisait tournoyer. Il montrait aussi des photos de lui tirant un avion par ses paupières (aaaargh !). Il y avait le type qui avalait des ampoules électriques et des lames de rasoirs, et un nombre incalculable de danseurs de claquettes et de quatuors vocaux, des types qui faisaient de la musique en agitant des os ou en secouant des cuillers. Il fallait être là pour le voir. Certains de ces trucs valaient le déplacement.
En temps normal, nous cachetonnions presque tous les week-ends, et à Noël, c’était pratiquement tous les jours pendant une semaine. Papa avait aménagé notre break et ajouté une remorque pour transporter les instruments. Nous pouvions sortir le marimba et le vibraphone entièrement montés, ce qui simplifiait le chargement et le déchargement. Bien entendu, c’est Maman qui confectionnait les costumes.
Nous avons continué ainsi pendant peut-être cinq ans, jusqu’à ce que j’attrape le virus du jazz. Plus je voulais jouer Billie’s Bounce, moins je voulais jouer le Vol du Bourdon. En conséquence de quoi, la famille Burton prit une retraite anticipée. Je fus le seul à poursuivre dans la musique, et je reconnais à notre entreprise familiale le mérite de m’avoir offert tout un tas d’expériences riches d’enseignements. Pour commencer, j’ai pris l’habitude de jouer devant un public avant d’avoir l’âge de m’en sentir mal à l’aise. Ensuite, j’ai appris à écrire pour un orchestre. J’ai appris à mettre les éléments d’un programme dans le bon ordre, afin de ne pas lasser l’auditoire. J’ai appris à traiter avec les organisateurs. Et j’ai appris le métier de chef d’orchestre, même si cet orchestre se trouvait être ma propre famille. Oui, on me considérait comme le chef d’orchestre, même à cette époque-là.
En plus de cela, nous n’étions pas mal payés. Mes parents décidèrent que tout l’argent que nous gagnions serait partagé entre leurs trois enfants. Ils finançaient les frais de voyage, ainsi que les instruments et les costumes. Quand on a neuf ou dix ans, on n’a guère besoin d’argent. Mais quand nous avons grandi et que nous avons été en âge de conduire, c’était chouette d’avoir notre compte en banque et de pouvoir nous acheter une voiture, et des vêtements, et une « chaîne stéréo » (c’est comme ça qu’on disait). Quand j’ai quitté le lycée, il me restait assez d’argent pour financer ma première année à l’université.
Donc, que les remerciements reviennent à ceux qui les méritent : Maman, Papa, c’est grâce à vous que tout a été possible !
Gary BURTON (avril 2009)
Traduction Papamutt Carhaix
Copyright Tony Miceli http://vibesworkshop.com


10:36 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gary burton, jazz, musique




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