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30.07.2008

30) Barocco (prélude)

Ces documents, extraits du film "Baroque Académie" de Priscilla Pizzato et Martin Blanchard (2007), diffusé sur FR3 le 15 juin 2008, sont utilisés avec l'aimable autorisation de BFC productions.


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Mars 2006. CNSMDP. "Rossignols Amoureux", de Jean-Philippe Rameau (1683-1764).  Francesca Boncompagni auditionne pour le "Jardin des Voix" de William Christie.

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Même jour, même lieu : "Le couronnement de Poppée", de Claudio Monteverdi (1567-1643), par Amaya Dominguez.


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Juan Sancho interprète un extrait d'Alcina de George-Friedrich Haendel (1685-1759). Paris, Opéra Garnier, mai 2006.


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Jonathan Sells dirige, rame, et chante "La Complainte du Génie du Froid" (The Cold Song) de Henry Purcell (1659-1695). Cambridge, juin 2006. "I can scarcely move / or draw my breath / let me freeze again to death"


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Claire Meghnagi, lors du premier concert au Théâtre de Caen, interprète un extrait d'Orféo, de Rameau.                                     


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Michal Czerniawski et Sonya Yoncheva : "Le "Couronnement de Poppée", de Monteverdi.

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Laura Smith : "La Buona Figliuola" de Nicolo Piccinni (1728-1800)



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Pascal Charbonneau : "Questi Vaghi Concenti", de Monteverdi


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Nicholas Watts chante un (trop) court passage de Castor et Pollux de Rameau, et tâte le tissu du costume de Jonathan Sells ("make him an offer he can't refuse")

Ce jeudi 15 juin après le Soir 3, un titre, BAROQUE ACADEMIE, s’affiche à l’écran et me retient, alors que j’allais fermer pour la nuit. Ce film raconte l’histoire de la promotion 2006 du « Jardin des Voix ». Depuis 2002, sur le modèle de la fameuse Star Ac’, William Christie organise, à raison d’une session tous les deux ans, la sélection d’une dizaine de jeunes chanteurs issus des conservatoires ou des écoles de musique privées du monde entier. En 2006, 200 candidats ont été admis à concourir à l’issue des pré-selections (il faut remplir un dossier, envoyer une cassette, ça ne rigole pas) Ils se sont présentés aux auditions de Paris CNSM, de la Brooklyn Musical Academy, de l’université de Cambridge et du Palais Garnier, et dix d’entre eux ont été retenus.  En surfant sur les forums, j’en ai trouvé qui font la fine bouche devant le procédé, mais il s’agit de monter un programme de musique difficile, hautement spécialisée : il faut savoir ce qu’on veut. On découvre donc le jury, composé de William Christie et de ses assistants : Kenneth Weiss et Jacqui Howard. Dès qu’un vrai talent se présente, ils jubilent, car  le talent est toujours exhilarant. J’ai adoré cette « success story ». Ces jeunes chanteuses et chanteurs, je les ai tous trouvés superbes, enthousiastes, émouvants, irrésistibles. Francesca Boncompagni, qui trille comme un oiseau, Amaya Dominguez, charmeuse au cours de son audition, mais plus déchaînée qu’une rockeuse lors du concert, Michal Czerniawski, le contre-ténor, qui a fait le voyage de Pologne dans son petit costard gris, et que la musique transfigure (voir son duo avec Sonya Yoncheva). Juan Sancho, le ténor espagnol, irrésistible, non seulement par sa voix, sa présence, mais aussi par son look de gentilhomme de la Renaissance ; aussi Jonathan Sells dans le Cold Song de Henry Purcell ; les ténors Pascal Charbonneau et Nicholas Watts, qui font revivre Jean-Philippe Rameau ; Claire Meghnagi, l’Israélienne à la voix si pure, et Laura Smith, l’Américaine, qui casse la baraque. Ils ne sont pas si nombreux qu’on ne puisse prendre le temps de les découvrir tous. Je me suis donc amusé à réaliser un petit montage, avec la permission de la production. Le film est repassé quelques jours plus tard, au milieu de la nuit. Je l’ai enregistré, et depuis, je l’ai revu au moins dix fois. Portée par ces dix jeunes gens dont la plus jeune a vingt-deux ans et le plus âgé vingt-neuf, cette musique vieille de quatre cents ans passe la rampe, mieux, beaucoup mieux, que n’importe quel concert de jazz.

 Alors ça interpelle, comme on dit. Naturellement, en voyant cette Baroque Académie, je me suis demandé pourquoi le jazz, en comparaison, paraît si triste, si pauvre. Vous allez me dire : ah ! mais ici il s’agit d’un spectacle, ce sont des chanteurs doublés de comédiens, ils arpentent la scène, ils bougent... le jazz c’est du concert, ce n’est pas pareil. Mais si, un peu, tout de même…quand on s’affiche sur une scène, dans un théâtre, ou à la télévision, on est vu avant d’être entendu. A chaque fois que je vois apparaître la tronche de Brad Meldau, qui a toujours l’air d’avoir avalé son parapluie, j’éteins la télé. Herbie, Wayne shorter, Mc Coy, Dave Liebman, et presque tous les autres, de même : je veux bien les écouter, mais ça ne me dit rien de les voir, encore moins d’y aller exprès. Le « concert de jazz » est un concept qui ne tient plus : quatre ou cinq types plantés sur les planches, statiques, un saxophone dans la bouche ou une trompette aux lèvres ; un trio perdu sur l’immense plateau d’un théâtre antique, à 100 m des gradins les plus hauts, trois musiciens minuscules, perdus dans le lointain … Et naturellement tout cela passe par l’inévitable « sono ». La dernière fois que j’ai assisté à un concert de Michel Petrucciani, j’étais à trois mètres des enceintes. Je recevais le Steinway en pleine poire ! C’était intenable. A un concert de Kenny Garrett il y a deux ou trois ans, c’était la contrebasse (amplifiée, naturellement) qui donnait le maximum. Le pire que j’aie vu, dans le genre anti-spectacle, c’était un concert de la pianiste Geri Allen (avec Charlie Haden et Paul Motian) il y a une dizaine années. Les trois musiciens ne se jetaient pas un regard. Mademoiselle Allen jouait le nez dans le guidon. Motian, à la fin de chaque morceau, levait le nez et s’adressait au public : « any questions ? »  / « vous avez des questions ? » Effectivement, on pouvait s’en poser, des questions, chaque morceau (dont les titres n’étaient jamais annoncés) se terminant dans un silence de catacombe. Charlie Haden gardait le visage de marbre qu’on lui connaît, avec l’air de ne pas trop savoir où il était, ce qui était sans doute le cas. Je suis parti avant la fin. Aujourd’hui je ne vais plus jamais « voir » un concert de jazz, précisément parce qu’il n’y a rien à voir. Le « concert de jazz » est un concept qui est né avec les années 50 et mort avec les années 60. « Some boring shit », disait Miles il y déjà longtemps, et lui aussi s’est mis à arpenter la scène, sans doute pour créer l’illusion de mouvement, oubliant sans doute que c’est lui-même qui donna jadis le signal de la débandade en se mettant à jouer le dos tourné au public. Oui, ce fameux public, il faut trouver autre chose pour continuer à le faire venir. Certains organisateurs de festivals pensent avoir trouvé la combine en programmant des chanteurs de variétés (hier Nougaro, aujourd’hui Bashung, bientôt Carla Bruni, vous verrez…) Je viens de prendre connaissance du programme du festival de Marciac. C’est à 80% de la World Music : mais faut bien tricher, pour que les affaires marchent. Pour ceux qui ont été nourris de Bud Powell, d’Oscar Peterson, de Sonny Stitt, de Clifford Brown, de Dexter Gordon, de John Coltrane, de Freddy Hubbard et de bien d’autres, il n’y a rien là dedans qui justifie qu’on fasse même un plein d’essence pour s’y rendre. C’est vraiment un truc pour les blaireaux. Le « jazz » comme genre musical a donné tout ce qu’il pouvait donner. Il n’en reste que des épiphénomènes, des avatars. Le jazz existe encore un peu dans les médias : le Monde, Télérama ont conservé une rubrique. Dans Pariscope, en revanche, la rubrique « jazz-clubs » a disparu. Les clubs de jazz sont rangés sous « autres musiques ». Le jazz reste intéressant à pratiquer, mais il ne fait plus événement (ce qui n’empêche que les places pour écouter Keith Jarrett à la Salle Pleyel il y a trois semaines étaient à 70 et 95 euros !)

Le baroque aussi, jusqu’aux années 1970, était une musique morte, un peu comme la musique des troubadours. C’est en fait William Christie (à  ce qu’il me semble) qui l’a remis sur les rails, et voilà qu’aujourd’hui il refait surface et rivalise avec la Star Academy. Le jazz a besoin d’un William Christie. Peut-être le salut viendra t’il des femmes ? J’ai toujours aimé Carla Bley ; aujourd’hui, il y a aussi Maria Schneider. Je ne sais pas… Mais il faut résoudre la question de l’émotion. C’est là que le bât blesse. Aujourd’hui comme hier, un type se lève, balance X chorus de sax ténor, et retourne à sa place. Hier, il y a très longtemps, ça passait, car ces chorus étaient joués par des gens qui s’appelaient Charlie Parker, Cannonball Adderley, Stan Getz ou Clifford Brown. Aujourd’hui tout semble se résumer à : de plus en plus vite, de plus en plus fort, et pas un silence, des mesures à 7/4, à 11/4, à 5/4 (comme ce que joue le Quartet de Stephano Di Battista), des trucs modaux interminables, des trucs marocains qui sentent le minaret, avec des batteurs formés dans des écoles de batterie, des monstres qui jouent tous des trucs terribles, mais toujours dans un esprit "binaire" qui signe l'arrêt de mort du jazz. Et toujours : la sono. Et quand c’est fini un beuglement mâle monte de la foule : « Ouaaaaiiis ! ». Qui veut se trouver mêlé  à ce triste commerce ? Ça  impressionne ceux qui veulent bien encore se laisser impressionner, mais ça n'émeut pas, ça ne fait rien à l'âme. Ce problème du déficit d’émotion dans le jazz ne date pas d’aujourd’hui. Dans un texte que j’ai traduit à la note 16 (Saines Lectures) le critique américain Wynthrop Sargeant attirait déjà l’attention là-dessus en 1964, mais les choses n’ont guère changé depuis.

Pour ce qui est de la richesse et de la variété des émotions, en revanche, avec nos jeunes amis du Jardin des voix, on est servi : je vous laisse juges.

Ces jeunes musiciens sont transportés par la musique qu’ils interprètent. Ils savent qu’ils sont les serviteurs de cette force mystérieuse, la musique, une force qui se tient au-dessus d'eux, qui les transcende. Les musiciens de jazz, trop souvent, ne jouent pas la musique : ils se jouent eux-mêmes, ce qui est très différent. C’est ainsi que Michel Portal (à supposer qu’il ait quelque chose à voir avec le jazz) déclare sans broncher que pour lui « jouer du jazz, c’est comme aller chez le psychiatre ». Ce qui revient à revendiquer le jazz comme musique pour les malades.

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 William Christie

 

 

 

 

 

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