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21.04.2008
28) Charlie Parker interviewé par Paul Desmond
Pour vous faire patienter, en attendant de nouvelles interviews de nos jeunes jazzmen (et jazzwomen) Bretons, et pour ne pas quitter ce registre particulier, voici un document, peut-être méconnu, que l’on peut trouver en V.O. sur le site Pure Desmond (sous « ephemera »)
(Emission de radio de mars 1954. Boston, Massachusetts)
PD = Paul Desmond CP = Charlie Parker LM = John MacLellan, le présentateur de l’émission. NDT = note du traducteur.
L’interview démarre au milieu d’une phrase
PD…
parce qu’il y a beaucoup de bons musiciens qui jouent sur ce disque, mais le style de l’alto est tellement différent de ce qu’on y entend par ailleurs, et de tout ce qui a pu exister auparavant. Mesurais-tu, à l’époque, l’effet que tu allais produire sur le jazz, en le transformant de fond en comble au cours des dix années à venir ?
CP : Eh bien, disons-le tout net : non, je ne me rendais pas compte que c’était si différent que ça…
JM : J’aimerais glisser une question, si je puis me permettre. J’aimerais savoir pour quelle raison ce changement radical a eu lieu. Après tout, jusqu’à ce moment-là, on jouait de l’alto à la manière de Johnny Hodges et de Benny Carter, et tout à coup, voilà une façon qui semble entièrement nouvelle, non seulement de concevoir cet instrument particulier, mais la musique en général.
PD : Ouais, de concevoir n’importe quel instrument.
CP :
Ouais, je ne crois pas qu’il y ait une réponse à cette question. C’était tout simplement ma façon de m’exprimer, John. C’est comme ça que c’est sorti dès que j’ai commencé à dire quelque chose, ça a été ma conception dès le départ, mon vieux ; je pensais que c’est dans cette direction-là qu’il fallait aller, et je le pense toujours. Bon, bien sûr, tout cela peut être amélioré. Il est des plus probable que dans 25 ou 50 ans un jeunot va se pointer, s’emparer de ce style et en faire vraiment quelque chose, vous me suivez ? Mais bon, depuis que j’entends de la musique, j’ai toujours pensé qu’elle était faite pour être claire et nette, très précise –du moins aussi claire et nette que possible, d’accord ? Et plus ou moins dirigée vers les gens, en quelque sorte, de façon qu’ils puissent la comprendre. Quelque chose de beau, quoi. Vous voyez, c’est formidable, toutes les histoires qu’on peut raconter dans l’idiome de la musique. Je ne sais pas si on peut parler d’idiome, mais c’est tellement difficile de décrire la musique autrement que de la façon élémentaire : la musique, à la base, c’est la mélodie, l’harmonie, et le rythme. Mais enfin, on peut faire beaucoup plus de choses que ça avec la musique. Elle peut être très descriptive de bien des façons, se rapporter à tous les aspects de la vie. Tu ne trouves pas, Paul ?
PD : Ouais, et toi, tu n’es jamais en reste d’une histoire à raconter. C’est une des choses les plus impressionnantes, dans tout ce que j’ai pu entendre de ta musique.
CP : C’est plus ou moins ça le but. C’est comme ça que je voyais le truc.
PD : Un autre truc qui a été un facteur de première importance dans ton jeu, c’est cette technique fantastique, que personne n’a tout à fait égalée. Je me suis toujours posé des questions là-dessus… s’il y avait… si ça résultait des exercices, ou si c’est venu tout simplement en jouant, si ça s’est développé progressivement…
CP : Bon, pas facile de répondre à ça, hein, puisque je ne vois pas du tout ce que ma technique a de si fantastique que ça. J’ai pas mal bossé mon clou, ça c’est sûr. En fait, les voisins ont failli forcer ma mère à déménager, autrefois quand nous habitions dans l’Ouest. Ils disaient que je les rendais dingues avec mon biniou. J’en faisais 11 à 15 heures par jour.
PD : Oui, c’est ce que je me demandais.
CP : C’est vrai, oui. J’ai fait ça sur une période de 3 ou 4 ans.
PD : Bon, d’accord. Je crois que j’ai ma réponse.
CP : En tous cas, c’est la vérité. (rires)
PD : il y a un ou deux mois, j’ai écouté un de tes disques qui m’avait échappé jusque là, et j’ai entendu une petite phrase de deux mesures, une citation de la Méthode Klosé qui m’a rappelé quelques bons souvenirs (Desmond scatte la citation).

CP : Ouais, ouais. J’ai obtenu ce résultat grâce aux bouquins, bien entendu. Naturellement ça ne s’est pas fait avec des miroirs (le miroir, accessoire de l’illusionniste, qui fait prendre le reflet pour la réalité, et permet de se bercer d’illusions. NDT). Il n'y avait pas de "truc", ce coup là ; ça s’est fait par les livres.
PD : Bon, ça me rassure d’entendre ça ; parce que d’une certaine façon j’en étais arrivé à croire que tu étais né avec cette technique, que tu n’avais jamais eu besoin de t’en inquiéter, ni même de l’entretenir pour la garder en état.
JM : Je suis bien content d’entendre parler de ça, parce que je trouve qu’un tas de jeunes musiciens ont tendance à penser que cette préparation n’est pas nécessaire.
PD : Ouais, c’est vrai. Ils y vont franco, ils se pointent aux sessions et prennent du bon temps, mais sans se farcir les 11 heures par jour avec le moindre bouquin.
CP : Oh, mais bien sûr ! L’étude est absolument nécessaire, sous toutes ses formes. N’importe quel talent qu'on porte en soi fonctionne comme une bonne paire de chaussures quand on met du cirage dessus, hein ? Ce que je veux dire, c’est que l’étude fait ressortir le brillant de tout talent qui se manifeste, où que ce soit dans le monde. Einstein a étudié, même s’il possède un vrai génie inné. L’étude, c’est la meilleure chose qui soit, pas de doute là-dessus.
JM : Ca fait plaisir d’entendre ça.
C.P : Il n’y a rien de plus vrai.
PD : Ouais.
C.P : Bon. Alors ?
JM. Quel autre disque ?
CP : Lequel on prend, cette fois ?
JM : J’ai envie de faire un petit saut dans le temps. Charlie, nous avons choisi Night And Day. Est-ce que c’est un enregistrement en Big Band, ou bien avec les cordes ?
CP : Non, celui-là, c’est avec l’orchestre de concert. Je crois qu’il doit y avoir 19 musiciens, ici.
JM. Et si on l’écoutait, alors ? On en parlera après.
Interlude musical : voici Night And Day, par Charlie Parker avec un grand orchestre.
JM : Charlie, le disque suivant nous amène à l’époque où tu as fait équipe avec Diz. Où as-tu rencontré Dizzy Gillespie ?
CP : Eh bien la première fois, notre première rencontre « officielle », si je puis dire, c’était sur la scène du Savoy Ballroom en 1939. C’était la première fois que l’orchestre de Mcshann venait à New-York. J’étais venu à New-York avant ça, mais j’étais retourné dans l’Ouest (Kansas-City, NDT) pour reprendre ma place dans cet orchestre, et je suis ensuite revenu à NewYork avec lui. Dizzy est passé un soir ; je crois que c’était à l’époque où il bossait chez Cab Calloway, et il est venu faire le bœuf. J’étais fasciné par ce mec, et nous sommes devenus très bons amis, et nous le sommes restés. Ca a été la première fois que j’ai eu le plaisir de rencontrer Dizzy Gillespie.
PD : Est-ce qu’il jouait de la même façon à cette époque-là, avant de jouer avec toi ?
CP : Je ne me souviens pas précisément. Tout ce que je sais, c’est qu’il jouait, comme on dirait dans le parler de la rue, beau-koo (sic) de trompette.
JM : Beau-koo ?
CP : Ouais…
JM : Okay…
CP : Vous voyez ce que je veux dire, comme s’il jouait toute la trompette d’un seul coup.
PD : D’accord…
CP : Et on allait faire la tournée des différents endroits, et on jammait ensemble. On se marrait bien, à cette époque-là. Peu après, l’orchestre de Mcshann est retourné dans l’Ouest, et je suis reparti avec eux, et puis je suis revenu à New-York et j’ai retrouvé Dizzy dans "l'organisation " du père Hines en 1941. Je suis entré dans cet orchestre en même temps que lui. Nous sommes restés dans l’orchestre Hines tous les deux pendant environ un an. Il y avait Earl Hines (piano) et Dizzy Gillespie, Sarah Vaughan (vocals et piano), Billy Eckstine (vocals), Gail Brockman (tp), Thomas Crump (alto sax). Oh, et aussi Shadow Wilson (drums). Pas mal de noms qu’on retrouve dans le bizness aujourd’hui se trouvaient dans cet orchestre.
PD : Ca fait une belle brochette…
CP : Cet orchestre s’est dissous en 1941. En 42, Dizzy était à New-York. Il a formé son propre petit combo pour faire le Three Deuces, et c’est là que j’ai rejoint son orchestre, et c’est à ce moment-là qu’on a enregistré les disques que vous allez passer maintenant. Nous les avons faits à New-York en 1942.
PD : Ouais, je crois que la première fois que j’ai entendu ce groupe, c’est quand vous êtes venus au Billy Berg’s, à Hollywood.
CP : Oui, mais ça c’était en 1945, c’était plus tard. On va y arriver.
PD : C’est juste pour montrer à quel point j’étais à la bourre par rapport à tout ça.
CP : Allons allons, Paul. La modestie ne te mènera nulle part.
PD : J’suis zazou ! (rires)
JM : Alors, on le passe, ce disque de 1942 ?
PD : Ouais.
JM (annonce) : Okay. Voici « Groovin’ High », avec Dizzy et Charlie.
(interlude musical)
JM (désannonce) : Groovin’ High, 1942, avec Charlie Parker et Dizzy Gillespie et quelques autres.
CP : Oui.
JM : Je crois qu’il y avait Slam Stewart (b) et Remo Palmieri (g), je crois, et je ne sais pas qui était au piano.
CP : Ouais, je crois que c’était Clyde Hart.
JM : Sans doute ; oui, je crois que c’est ça.
CP : Et Big Sid Cattlett à la batterie, qui est décédé maintenant.
PD : Tu disais qu'à New-York, en 1942, ça envoyait de l’air...
CP : New-York ? Tu parles ! C’était ce qu’on pourrait appeler le bon vieux temps. Tu vois ça d’ici, Paul ?
PD : Oh ouais !
CP : La jeunesse insouciante. (« gay youth », rappel des paroles de Yesterdays. NDT)
PD : Raconte moi-ça.
CP : Eh ben, c’était juste comme j’allais le dire : la jeunesse insouciante, mais pas de thunes.
PD : Ecoutez-moi Papi Parker ! (en 1954, Bird avait 34 ans, Et Desmond 10 ans de moins. NDT)
CP : Il n’y avait rien de mieux à faire que de jouer, et on s’amusait bien à trouver des occasions. J’ai fait des tas de jam-sessions, souvent couché tard, la bonne bouffe, la belle vie quoi. Mais pour les thunes, zéro.
P.D : C’est toujours bon à prendre. Pas de soucis…
C.P : Ca fait partie de la vie, c’est sûr.
P.D : Aurais-tu aimé que ce genre de situation dure indéfiniment ?
CP : Eh bien, que ça me plaise ou non, ça a bel et bien duré, Paul. Je suis content que ce soit enfin à peu près terminé, et je précise bien : à peu près.
P.D : Ouais…
CP : Ouais, ça me donne un peu de satisfaction -beaucoup plus, en fait- d’avoir le plaisir de travailler avec des gars comme ceux que j’ai eu l’occasion de rencontrer, car j’ai rencontré des têtes nouvelles, tu vois, des petits nouveaux. J’aime bien travailler avec eux quand l’occasion se présente. Et en particulier avec toi, Paul.
P.D : Oh, merci !
C.P. J’ai pris beaucoup de plaisir à bosser avec toi ; ça vaut de l’or, ça. Et avec David, Dave Brubeck, David Brubeck. Des tas de musiciens sont arrivés depuis cette époque. On se met à songer que tout ce qu’on a fait n’a pas été vain, qu’on a fait des efforts pour prouver quelque chose et…
P.D : Eh bien, tu l’as réellement prouvé. Je crois que personne n’en a fait plus que toi au cours des dix dernières années, pour marquer de son empreinte l’histoire du jazz.
C.P : Non, pas encore, Paul. Mais j’ai bien l’intention d’y arriver. J’aimerais étudier un peu plus ; je n’en ai pas encore tout à fait terminé. Je ne me trouve pas trop vieux pour apprendre.
P.D : Non. Je sais qu’un tas de gens t’observent en ce moment même avec le plus grand intérêt, pour voir quels nouveaux trucs tu vas nous sortir au cours des cinq prochaines années, et moi le premier. Alors, qu’est ce que tu voudrais faire ?
C.P : Eh bien, pour parler sérieusement, je vais essayer de me rendre en Europe pour étudier. J’ai eu le plaisir de rencontrer un certain Edgar Varèse à New-York. C’est un musicien classique européen. Il est français. C’est un type gentil, et il est d’accord pour me donner des leçons. En fait il veut écrire pour moi, parce qu’il pense que je suis plus fait pour…ça serait plus ou moins sur une base sérieuse, vous me suivez, et s’il m’accepte… je veux dire, quand il en aura fini avec moi, j’aurai peut-être l’occasion d’aller à l’Académie Musicale (sic), à Paris même, pour étudier. Mon but, par-dessus tout, c’est toujours d’apprendre à jouer de la musique, n’est-ce pas…
P.D : Est-ce que tu étudierais l’instrument, ou la composition ?
C.P : J’étudierais les deux. Je ne veux pas abandonner l’alto.
P.D : Non, il ne faut pas. Ce serait une catastrophe !
C.P : Non, je ne veux pas faire ça. Je sais que ça ne marcherait pas.
P.D. Bon, nous sommes en train de perdre le fil de nos enregistrements, mais c’est absolument passionnant. Aimerais-tu dire quelque chose de Miles Davis ?
C.P : Ouais, eh bien je vais vous raconter comment j’ai connu Miles. En 1944, Billy Eckstine a réuni sa grande formation. Dizzy faisait partie de cet orchestre, ainsi que Lucky Thompson (sax ténor). Il y avait aussi Art Blakey (drums), Tommy Potter (basse), et un tas d’autres types, et en bout de ligne, votre serviteur.
P.D : La modestie ne te mènera nulle part, Charlie.
C.P (rires) : La première fois que j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de Miles, c’était à St Louis, quand il était gamin et qu’il allait encore à l’école. Plus tard il est venu à New-York. Il a fait Julliard, Miles. Il est sorti de Julliard, et à l’époque je commençais juste à réunir des musiciens : cinq musiciens comme ci, cinq musiciens comme ça… Bon, donc j’ai réuni un quintette et nous avons fait le Three Deuces pendant sept ou huit semaines, et à cette même époque Dizzy - après le démantèlement de l’orchestre Eckstine – Dizzy était sur le point de créer son grand orchestre. Il se passait tellement de trucs que c’est difficile à décrire, parce que tout est arrivé en l’espace de quelques mois. Néanmoins, je suis reparti en Californie en 1945 avec Dizzy, après avoir dissous mon orchestre (le premier groupe que j’avais monté), et puis je suis revenu à New-York en 47, au début de 47, et c’est là que j’ai pris la décision d’avoir mon propre orchestre de manière permanente, et Miles a fait partie de mon groupe original. Dans ce groupe j’avais Miles, j’avais Max Roach (drums), j’avais Tommy Potter (basse) et Al Haig (piano). Un autre groupe que j’avais, c’était avec Stan Levey (drums), Curley Russell (basse) et George Wallington (piano). Mais je vois que vous avez un disque là bas, un des disques que nous avons faits avec Max et Miles , plus votre obligé et Duke Jordan. Je crois que c’est Perhaps, n’est-ce pas ? Bon ; tout ça s’est passé dans l’année 47, 46-47. Ces faces-là ont été enregistrées à New-York, à WNEW, 1440 Broadway, et ça a été le début de ma carrière de chef d’orchestre.
J.M : Okay. Eh bien alors, écoutons Perhaps.
Interlude Musical
J.M : Et maintenant, puisque nous n’avons plus le temps, et qu’il y encore tellement de choses à dire, nous continuerons la retransmission de cette interview de Charlie Parker par Paul Desmond samedi à sept heures. J’aimerais vous rappeler de ne pas vous priver de l’occasion d’entendre Charlie Parker et son orchestre soit ce soir, soit demain au Hi-Hat, et Paul Desmond avec le quartette de Dave Brubeck au Storyville. Ici John MacLellan, en espérant vous retrouver samedi prochain à sept heures, pour la deuxième partie de l’histoire de Charlie Parker, avec d’autres extraits musicaux.
(traduction : Papamutt Carhaix)
22:33 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, music, musiques, jazz




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