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19.01.2008
21) French pianists
Tony Marshall est un remarquable guitariste. C’est aussi un amateur de jazz d’une grande culture, et un fin connaisseur. Au cours d’une récente conversation, il m’a avoué être particulièrement impressionné par le nombre et la qualité des pianistes français. « Nous n’avons pas l’équivalent en Angleterre », a-t-il assuré. « Nous avons des pianistes, bien sûr, mais ici, j’ai l’impression que ça va plus loin que ça ; il y a une véritable école française. » « C’est ben vrai, ça », comme disait la Mère Denis, et j’ai promis à Tony de réaliser cette note spécialement pour lui, en puisant encore dans les ressources de YouTube, qui, bien mieux que les discours, permettent d’appréhender un peu le vécu du jazz. Car : « on ne peut pas parler du jazz », disait Bill Evans. « Dès qu’on commence à en parler, c’est foutu : « you lose the experience. »
Quand j’étais jeune amateur, ce qui me ramène à la fin des années 50, les pianistes français étaient surtout des pianistes de « vieux style ». Ils s’appelaient Eddie Bernard (un disciple de Fats Waller), Gérard Raingo (le pianiste du New-Orleans Sound de Maxim Saury), Christian Rameil ou Yannick Saint-Géry (piliers de l’orchestre de Claude Luter). Relevant plutôt de ce qu’on appelle en France le « Middle Jazz », il y avait aussi Raymond Fol, André Persiany, Claude Bolling… J’en ai joué quelques-uns, notamment Eddie Bernard et Gérard Raingo, et j’ai fait le bœuf une fois avec Raymond Fol, en 1970. Les premiers pianistes bop, apparus au tournant des années 50, furent sans doute Henri Renaud, le jeune René Urtreger, ainsi que Martial Solal et Maurice Vander, qui sont toujours en activité. Au début des années 60 apparut Georges Arvanitas. Au fil des années, de nouveaux pianistes allongeaient la liste (Patrice Galas, Michel Précastelli, Ziggy Kessler, Alain Jean-Marie) pour ne parler que de ceux que j’ai eu l’occasion d’accompagner.
Les pianistes ont toujours été les plus éduqués, les plus savants parmi les musiciens de jazz. Ils ont été responsables des avancées dans le domaine de l’harmonie. C’est du pianiste Carrie Powell, par exemple, que Charlie Parker apprend les secrets de la formation des accords, sans lesquels il n’aurait pas pu concevoir le bop.
Tous ces pianistes étaient des « pianistes de jazz ». Ils avaient certes fait un peu d’études classiques, mais à une époque où existaient de nombreux clubs, et où le travail ne manquait pas, ils ne s’attardaient pas au conservatoire et commençaient très vite à « faire le métier ». Je pense que parmi les pianistes récents, Michel Pétrucciani et Jacky Terrasson sont encore de cette lignée.
Il me semble que c’est à partir des années 80 que le piano de jazz français, « l’Ecole Française » , entre dans la période faste où il se trouve aujourd’hui. On voit alors émerger une tout autre espèce de pianistes, de vrais pianistes de jazz, mais qui ont poussé l’étude du piano, et de la musique en général, beaucoup plus loin que leurs prédécesseurs. Dans l’esprit, ils ont hérité de Martial Solal plus que de René Urtreger ou de Georges Arvanitas. Ils s’appellent Hervé Sellin, Antoine Hervé, Jean-Marie Machado, Jean-Michel Pilc, Baptiste Trotignon, Laurent Coq… J’en laisse beaucoup de côté, car je ne sors plus beaucoup, et je ne me tiens plus au courant des dernières nouveautés. Mais telle est la tendance nouvelle. Ces pianistes sont de plus en plus formidables, et aussi de plus en plus nombreux.
Tony Marshall n’a pas manqué de le remarquer : il s’agit bien d’une « Ecole Française ». Signe qui ne trompe pas : plusieurs de ces pianistes se sont imposés aux Etats-Unis. Michel Petrucciani y était une star, et Jacky Terrasson et Jean-Michel Pilc sont aujourd’hui des piliers du jazz New-Yorkais. Aucun autre musicien Français, à l’exception de Jean-Luc Ponty, n’a réussi cet exploit.
En cherchant sur You Tube, j’ai trouvé quelques documents intéressants.
Voici tout d’abord le trio de Maurice Vander dans un enregistrement de 1981. Luigi Trussardi (fier d’avoir conservé des attaches avec Moëlan-Sur-Mer) est à la contrebasse, et Lolo Bellonzi à la batterie. Comme chacun sait, ils ont formé longtemps la section rythmique de Claude Nougaro, et Maurice y a certainement laissé une bonne partie de la renommée qu’il aurait acquise s’il s’était consacré exclusivement au jazz. J’ai eu la chance de pouvoir l’accompagner (une tournée avec Johnny Griffin en 1976, une autre avec Stéphane Grappelli en 1980), et c’est pour moi une expérience qui a compté. Après ces quelques soirées, je n’étais plus le même. Cette petite vidéo montre quel grand jazzman il est, et aussi quel grand pianiste.
René Urtreger, que j’ai aussi eu l’honneur d’accompagner (concert avec Dizzy Gillespie, tournées de quelques jours avec Ted Curson, avec Eric Le Lann), est un bopper « pur », nourri de la musique de Bud Powell. On le voit dans plusieurs clips de YouTube, mais qui ne sont pas d’une bonne qualité technique. En voici cependant un où l’on voit René et son trio (Eric Dervieux, dm et Pierre Michelot,b) accompagnant Sonny Stitt dans Star Eyes.
De ces trois pianistes, celui que j’ai le mieux connu est Georges Arvanitas, qui nous a quittés l’année dernière. Nous avons écumé la Bretagne ensemble, soit en trio (avec Jacky Samson, Michel Gaudry, Gus Nemeth ou Riccardo Del Fra à la basse), soit en quartette avec Pete King, Claude Guilhot, Michel Roques, Marc Fosset. A une époque (les années 1970-80), le « Trio Arva » - avec Jacky Samson (b) et Charles Saudrais (dms) - était comme une institution nationale, accompagnateur obligé des musiciens américains de passage. Georges était un pianiste « polyvalent », capable d’accompagner Roy Eldridge aussi bien que Milt Jackson ou Roland Kirk. Voici un extrait de film où on le voit prêter main forte à Coleman Hawkins, avec Jimmy Woode à la basse et Kansas Field à La batterie. Georges, qui avait alors une trentaine d’années, prend un solo formidable, bien dans le style. C’était aussi un type d’une très grande gentillesse. Un soir, au Shogoun, il m’a aidé à ranger ma batterie dans les boîtes pour me permettre de rejoindre les autres au bar. Je n’ai jamais vu un autre musicien faire cela. Le batteur, tout le monde le laisse se démerder.
Note : pour remplacer cette video qui n’est plus disponible, en voici une autre qui montre le « Trio Arva » enregistré dans les années 80 avec Eric Le Lann (tp) et Jean-Pierre Debarbat (ts)
Pour tout savoir sur Martial Solal, l’origine algéroise, l’arrivée à Paris en 1950, les débuts dans des orchestres de « variétés », le premier quartette avec Roger Guérin etc., voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Martial_Solal
Pour ma part, je garde le souvenir ébloui des trios des années 60. Le premier, avec Daniel Humair et Guy Pedersen, et vers 1965-66, le second, avec Bibi Rovère et Charles Bellonzi. A travers ses trios (surtout le premier), Solal proposait, ou plutôt imposait, un jazz d’aventure. Il travaillait sur la forme, rompant avec les schémas linéaires du bop, refusant le swing comme un effet facile, jouant à cache-cache avec les structures. On faisait lui mille griefs : beaucoup de mes amis trouvaient sa musique frustrante, coincée, inutilement compliquée, « trop technique », et partant, « froide ». Mais ce n’est pas parce qu’une musique est « technique » qu’elle est nécessairement froide. C’est tout de même plus compliqué que ça ! Solal, à partir de la tradition (Art Tatum, Bud Powell) créait un univers particulier, complexe, mais aussi plein d’humour. La complicité avec Humair était totale. Il fallait voir les mises en place ! On ne savait jamais si elles avaient été travaillées avant, ou si elles étaient trouvées à chaud, mais ça faisait de l’effet. Les changements de tempos, qui passaient sans prévenir de l’ultra-rapide à la ballade, les brisures, les points d’interrogation, les nuances, la dynamique, c’était une musique qui fusait. C’était du jazz férocement « moderne », et du jazz de concert, pas du jazz de boîte de nuit. Dans les années 80, j’ai entendu Solal à plusieurs reprises ; trois ou quatre fois en solo, et une fois en trio avec Humair et Pierre Michelot, dans un répertoire « bop classique » inhabituel pour lui. Je l’ai toujours trouvé éblouissant.
Voici un bel exemple du talent de Martial Solal. C’est un extrait de l’émission de Jacques Chancel, « Le grand Echiquier », qui date de 1981. Solal, vu que c’est pour la télé, et pour le grand public, fait un effort ; il joue un truc tout simple, un petit anatole en fa : I Got Rhythm ».
Et voici un "trio Solal" de 1985, avec JF Jenny Clarke, et Daniel Humair, le batteur idéal.
WOW !
Et, récemment trouvée sur Daily Motion, cette extraordinaire "répétition" enregistrée en 1965 avec Solal, Wes Montgomery, Johnny Griffin, Ron Stephenson, et Michel Gaudry. WOW, WOW WOW !
Je ne vais pas chercher à « couvrir » tous les nouveaux pianistes. Ceci est un blog, pas une encyclopédie ! Et de toute façon, on ne trouve pas tout, sur YouTube. Mais on trouve cette vidéo de Jean-Michel Pilc, et ça tombe bien, puisque parmi les pianistes contemporains, c’est à lui que va ma préférence. A mon grand regret, je ne le connais que par le disque et par l’image. J’espère bien le voir sur scène un jour.
Cette interprétation de So What est extraite d’un film qui lui est consacré, et qui, d’après les renseignements fournis sur YouTube, a dû sortir « fin 2007 ». Jean-Michel Pilc est « un tempérament ». Il est aussi « technique » que l’on veut, mais il « rentre dedans », il est capable de mettre le pied au plancher et de swinguer comme un damné. C’est du jazz comme on en entend à New-York, dans les clubs. Et c’est mon truc !
17:14 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




Commentaires
Ah ! toujours aussi intéressant ce blog ! Merci pour les pianistes et très finement observé sur l'évolution des parcours (je crois cependant que le passage par le "classique" est le cas général pour tous les instruments maintenant).
Ecrit par : jmbellec | 24.01.2008
Bonjour "Papa Mutt",
Mon oncle, Pierre Voyard, m'avait déjà parlé de votre blog il y a quelques mois mais je n'avais pas eu le temps de le lire jusqu'à présent. Je viens de m'y mettre sur les conseils de J.B. Mira avec qui je suis également en contact et j'avoue que je ne suis pas déçu du voyage. Vos articles sont intéressants et bien écrits, ce qui ne gâche rien. Seul regret : de nombreuses vidéos proposées ne sont hélas plus disponibles, et ça c'est plutôt frustrant.
Sinon, dans la longue liste des pianistes français hyper talentueux, je rajouterai Alfio Origlio dont le dernier album, "Ascendances", est un petit chef d'œuvre que je suis capable d'écouter en boucle pendant plusieurs jours consécutifs... A découvrir sans faute !
Ecrit par : Pélissier Franck | 31.03.2008
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