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15.01.2008
19) Vibrations
« Vous savez bien, c’est cet instrument qui comporte un clavier (là, pour « clavier », il faudrait encore expliquer, mais je passe vite) de lames métalliques monté sur un chassis. On frappe les lames avec des mailloches etc… »
« Ah oui, un xylo ! »
« Non, le xylo a des lames en bois, et il n’a pas de moteur. Le vibraphone est en métal etc. »
Ici la conversation tourne court. Mon interlocuteur est pressé de partir. Il me prend visiblement pour un original, un dingue. Il préfère ne pas être vu en ma compagnie. Le soir, en famille, il racontera : « j’ai renconté un type bizarre ; il m’a dit qu’il était vibrationniste. » Et là tout le monde (surtout les dames, avec un certain intérêt) comprendra : un type glauque, une espèce de pervers doté d’un zizi électrique.
Quand il m’arrive de me produire en public, le plus souvent dans des bars louches, personne n’écoute ce que je joue, personne même ne s’aperçoit de ma présence. En revanche, je vois que certains regards s’attardent sur mon instrument. A la limite, ça pourrait se comprendre. Mon vibraphone est un objet unique, fabriqué par le luthier hollandais Nico Vanderplas. Un vibra Vanderplas, ça ne se rencontre pas tous les jours. Je pense être le seul en France à en posséder un. Mais un type s’approche : « pourquoi ça tourne ? ». Le type (un fondu de mécanique, qui a fait le lycée technique, section chaudronnerie) a remarqué les ailettes des résonateurs dont la rotation produit le vibrato caractéristique de l’instrument, et c’est ça qui le tracasse. Pourquoi ça tourne ? Pourquoi ça tourne ? Pourquoi ça tourne ? A chaque pause, au lieu de prendre la direction du bar, il faut rester planté là, à répondre à cette question. Et dans la foulée, le mec veut savoir si « ça tourne tout seul » (sous l’effet du vent ?) ; ah non, il y a un moteur électrique, et qu’est que c’est comme modèle de transfo ? Et la pause se passe comme ça. Pas même le temps de boire un coup, il faut déjà retourner au charbon. Souvent, le type n’attend même pas la pause. Pressé de tout savoir, et pas seulement pourquoi ça tourne, il s’approche de moi pour me crier à l’oreille, au beau milieu de mon solo sur Cherokee : « QU’EST-CE QUE C’EST, COMME METAL ? » ou bien : « COMBIEN CA COUTE, CE MACHIN-LA ? ».
Grande est l’ignorance du public en matière d’instruments de musique ! Il y a une quinzaine d’années, quand j’étais encore prof d’anglais, j’avais donné un devoir à mes élèves de seconde. Il s’agissait d’un exercice connu sous le nom de « commentaire de document » : il fallait écrire un petit texte libre à partir un dessin de Sempé. Le dessin montrait un petit gamin de Harlem, en arrêt, émerveillé, devant la vitrine d’un magasin d’instruments de musique. Au centre de la vitrine trônait un magnifique saxophone ténor. « Allez-y. Vous avez une demi-heure ». Ou bout d’une dizaine de minutes, je vois que quelques élèves sont bien occupés à écrire, mais la plupart sont inactifs, comme tétanisés devant leur feuille blanche. « Qu’est-ce qui vous arrive ? Pourquoi n’écrivez-vous pas ? » Il faut savoir qu’un minimum de vocabulaire était fourni pour les aider, pour éviter qu’ils restent « secs ». Normalement, ça devait bien se passer. Alors un élève lève le doigt : « M’sieur, c’est quoi, comme instrument ? » Pour moi, c’était d’une telle évidence… je n’aurais jamais imaginé qu’ils ne sachent pas reconnaître un saxophone. J’aurais pourtant dû me méfier en me rappelant la bourde favorite des journalistes (pourtant professionnels de l’écriture et de l’information) des années 50 : « le grand Sidney Bechet à la trompette ».
Le vibraphone, apparu dans les années 30, est un dérivé du xylophone. Pour moi, le xylophone était davantage un accessoire qu’un instrument véritable. On s’en servait pour des bruitages, pour évoquer la Chine, dans les musiques des dessins animés. Le marimba était un grand xylophone, plus ou moins cantonné dans un répertoire de musique péruvienne. Mais en faisant des recherches sur Internet, et notamment en visitant le site du PAS (Percussive Arts Society) http://www.pas.org/Museum/Gerhardt/Artists/green.cfm, j'ai découvert qu’il y a eu aux Etats-Unis, dans les années 1890-1920, une vraie vogue de ces instruments en bois. Le xylo faisait fureur dans les "Vaudeville Shows" itinérants qui parcouraient l’Ouest Américain dans la deuxième moitié du XIXème siècle, et qui proposaient des spectacles de variétés comportant des sketches, des acrobaties, des numéros comiques, et aussi de la musique. Dans ce contexte, le xylophone était l’instrument idéal. Il était transportable. Il donnait quelque chose à entendre, et aussi quelque chose à voir : la cavalcade des petits marteaux sur le clavier, les mouvements des bras et des poignets de l’instrumentiste ; c’était de la musique qui intriguait parce qu’elle bougeait. Donc, dès le tournant du XXème siècle et dès les premiers enregistrements sur cylindre, les artistes xylophonistes (qui arrivaient avec des numéros tout prêts et bien rôdés) sont à l’honneur. Il existe des formations de xylophones et de marimbas, des Marimba Bands. Il existe aussi toute une littérature de musique américaine : ragtimes, fox-trots, one-steps etc. Le musicien le plus fameux de cette époque est un grand virtuose : George Hamilton Green (1893-1970. Le voici enregistré en 1917, interprétant l’une de ses œuvres : « Triplets » (triolets).
George Hamilton Green (Triplets, 1917)
La technique du xylophone est une technique de batterie. Comme l’instrument n’a pas de résonance, le seul moyen d’obtenir de la longueur de son est de rouler, ou de jouer des coups frisés à toute vitesse, comme sur un tambour. Le xylophone convient aux traits rapides, c’est un instrument pour virtuoses. Et se montrer virtuose sur un xylo n’est pas une mince affaire. Les lames de bois font entre trois et quatre centimètres de largeur. Quand on entend George Hamilton Green cavaler sur son clavier, sans jamais mettre une note à côté, ça laisse rêveur.
Les premiers vibraphonistes, comme Red Norvo et Lionel Hampton ont été formés au xylophone. Pour Norvo je le sais ; pour ce qui est de Lionel Hampton, je ne peux que l’imaginer, car je viens de relire le passage de son autobiographie (HAMP, Robson Books) où il traite de son apprentissage sous la houlette d’une bonne sœur, la redoutable Sœur Petra, et il ne dit rien de son apprentissage du vibraphone. Il ne parle que de son apprentissage des « 26 rudiments du tambour » sur une durée de « quatorze mois ». Comment a-t-il pu devenir un virtuose pareil sans une formation poussée, menée sur plusieurs années ? Mystère…
Puis vint Milt Jackson (1923-1999), qui fit entendre une autre manière de concevoir le vibraphone. Il cessa de le traiter comme un xylophone, et en fit un Stradivarius. Pour cela, il fit tourner le moteur au ralenti, afin d’obtenir un vibrato ample, et inventa un phrasé legato. La beauté du son devait beaucoup au choix des baguettes. Milt jouait avec les baguettes Albright, faites spécialement pour lui : manches très courts, têtes lourdes et un peu molles qui s’écrasent sur le métal des lames au lieu de les percuter sèchement. Le vocabulaire de Milt Jackson est celui de Charlie Parker, avec une grande prédilection pour le blues, qu’il joue comme personne. Voici Milt filmé quelques mois avant sa mort, en 1999. Accompagné par Mike LeDonne (p), Pierre Boussaguet(b) et Mickey Roker (dm) il joue un blues de sa composition, The Prophet Speaks. Milt paraît très fatigué, mais la musique est encore là, triomphant de la mort.
1)F7E7F7B7 2) Bb7A7Bb7F#9 3)F7E7F7F#7 4)F7F#7F7B7 5)Bb7 etc...
Chacun de ces accords est sous la forme de renversements savants, et d’une exécution particulièrement difficile, mais Gary s’en fait une cravate. Et je passe sur le phrasé impeccable, le time et la mise en place implacables. On sent qu’il pourrait continuer comme ça pendant des heures, intarissable… Ah, l’enfoiré…
Nous terminerons cette petite revue des vibraphonistes par deux musiciens merveilleux, dans des styles très différents. Tout d’abord Joe Locke, en duo avec le pianiste Geoff Keezer : Summertime, enregistré au festival de Tokyo 2005.
Et pour terminer Stefon Harris, un musicien formidable, qui lui, joue avec deux baguettes, dans le but d’obtenir un son proche de celui de Milt Jackson. Dans cette première vidéo, on voit Stefon animer une « master class » au PASIC (salon de la percussion) 2007. Quelqu’un lui demande : « pourquoi chantes-tu quand tu improvises ? » Stefon répond qu’il ne chante pas, mais qu’il « parle » dans une langue mystérieuse. Suit une démonstration ahurissante.
Stefon Harris, qui connaît à fond le jazz classique, aime aussi le style« jazz-rock », comme celui du quartette « Blackout ».
Aujourd’hui, les vibraphonistes sont légion. Pour faire connaissance avec eux vous pouvez vous rendre sur http://www.thevibe.net/vn/ : ils y sont presque tous.
En France, pendant longtemps, le vibraphone a été représenté par deux ou trois musiciens : Michel Hausser, un pur bopper dans la lignée de Milt Jackson, Geo Daly, et Dany Doriz, plus proches de Lionel Hampton. Dans les années 60, Bernard Lubat s'y consacra brièvement. Depuis lors, chez nous comme ailleurs, le temps des autodidactes est révolu. Le vibraphone s'étudie au conservatoire avec toute la rigueur possible, ce qui a donné une nouvelle lignée de vibraphonistes. Le plus remarquable d'entre eux est Franck Tortiller http://www.francktortiller.com/, l'actuel directeur de l'ONJ. Dans ce superbe clip enregistré avec le Vienna Art Orchestra, Franck interprète MOONY PARIS ON THE RUN, qui n'est pas un "morceau", mais une oeuvre : telle est la tendance du jazz contemporain. Le style de Franck Tortiller est plus proche de Mike Mainieri que de Gary Burton. C'est un bel exemple de "vibraphone total".
11:03 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : musique, musiques, music







Commentaires
Bravo !!! Mille mercis pour ce petit voyage dans l'histoire du vibraphone si bien illustré.
Par contre il faudrait remettre à jour la vidéo de Milt Jackson, c'est quand même dommage pour les gens qui ne le connaitraient pas.
Ecrit par : Jacques | 30.01.2008
Bonjour,
Ce dossier est, une fois de plus, très intéressant. Il est vrai que le vibraphone est un magnifique instrument hélas encore très méconnu du grand public.
A la liste des vibraphonistes qui comptent, j'aurais tout de même ajouté Mike Maineri, le flamboyant leader de Steps Ahead, qui a su intéresser un nouveau public à son instrument et a contribué à le moderniser avec l'apport du MIDI.
De nos jours, je trouve que Franck Tortiller, directeur artistique de l'ONJ, mérite aussi qu'on s'intéresse à son travail. Les deux derniers albums de l'ONJ font la part belle au vibraphone qu'il maîtrise remarquablement. Quelle beauté ! Quel talent !
Ecrit par : Franck Pélissier | 07.04.2008
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